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Chapitre 6

L’évasion

Edmond About

Part 1 of 119 min6 words to learn

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Au milieu de nos adieux, il se répandit autour de nous une odeur qui me prit à la gorge. C’était la femme de chambre de ces dames qui venait se recommander à leur générosité. Cette créature avait été plus incommode qu’utile, et depuis deux jours on l’avait dispensée de tout service. Cependant Mme Simons regretta de ne pouvoir rien faire pour elle, et me pria de conter au Roi comment elle avait été dépouillée de son argent. Hadgi-Stavros ne parut ni surpris ni scandalisé. Il haussa simplement les épaules, et dit entre ses dents : « Ce Périclès !… mauvaise éducation… la ville… la cour… J’aurais dû m’attendre à cela. » Il ajouta tout haut : « Priez ces dames de ne s’inquiéter de rien. C’est moi qui leur ai donné une servante, c’est à moi de la payer. Dites-leur que, si elles ont besoin d’un peu d’argent pour retourner à la ville, ma bourse est à leur disposition. Je les fais escorter jusqu’au bas de la montagne, quoiqu’elles ne courent aucun danger. Les gendarmes sont moins à craindre qu’on ne pense généralement. Elles trouveront un déjeuner, des chevaux et un guide au village de Castia : tout est prévu et tout est payé. Pensez-vous qu’elles me fassent le plaisir de me donner la main, en signe de réconciliation ? »

Mme Simons se fit un peu tirer l’oreille, mais sa fille tendit résolument sa main au vieux pallicare. Elle lui dit en anglais, avec une assez plaisante : « C’est beaucoup d’honneur que vous nous faites, très intéressant monsieur, car en ce moment c’est nous qui sommes les Clephtes, et vous qui êtes la victime. »

Le Roi répondit de confiance : « Merci, mademoiselle ; vous avez trop de bonté. »

La jolie main de Mary-Ann était hâlée comme une pièce de satin rose qui serait restée en étalage pendant trois mois d’été. Cependant croyez bien que je ne me fis pas prier pour y appliquer mes lèvres. Je baisai ensuite le métacarpe austère de Mme Simons. « Bon courage ! monsieur, » cria la vieille dame en s’éloignant. Mary-Ann ne dit rien ; mais elle me lança un coup d’œil capable d’électriser une armée. De tels regards valent une proclamation.

Lorsque le dernier homme de l’escorte eut disparu, Hadgi-Stavros me prit à part et me dit : « Eh bien ! nous avons donc fait quelque maladresse ?

— Hélas ! oui. Nous n’avons pas été adroits.

— Cette rançon n’est pas payée. Le sera-t-elle ? Je le crois. Les Anglaises ont l’air d’être au mieux avec vous.

— Soyez tranquille, sous trois jours je serai loin du Parnès.

— Allons, tant mieux ! J’ai grand besoin d’argent, comme vous savez. Nos pertes de lundi vont notre budget. Il faut compléter le personnel et le matériel.

— Vous avez bonne grâce à vous plaindre ! vous venez d’encaisser cent mille francs d’un coup !

— Non, quatre-vingt-dix : le moine a déjà la dîme. Sur cette somme qui vous semble énorme, il n’y aura pas vingt mille francs pour moi. Nos frais sont considérables ; nous avons de lourdes charges. Que serait-ce donc si l’assemblée des actionnaires se décidait à fonder un hôtel des Invalides, comme il en a été question ? Il ne manquerait plus que de faire une pension aux veuves et aux orphelins du brigandage ! Comme les fièvres et les coups de fusil nous enlèvent trente hommes par an, vous voyez où cela nous conduirait. Nos frais seraient à peine couverts ; j’y mettrais du mien, mon cher monsieur !

— Vous est-il jamais arrivé de perdre sur une affaire ?

— Une seule fois. J’avais touché cinquante mille francs pour le compte de la société. Un de mes secrétaires, que j’ai pendu depuis, s’enfuit en Thessalie avec la caisse. J’ai dû combler le déficit : je suis responsable. Ma part s’élevait à sept mille francs ; j’en ai donc perdu quarante-trois mille. Mais le drôle qui m’avait volé l’a payé cher. Je l’ai puni à la mode de Perse. Avant de le pendre, on lui a arraché toutes les dents l’une après l’autre et on les lui a plantées à coup de marteau dans le crâne… pour le bon exemple, vous entendez ? Je ne suis pas méchant, mais je ne souffre pas qu’on me fasse du tort. »

Je me réjouis à l’idée que le pallicare, qui n’était pas méchant, perdrait quatre-vingt mille francs sur la rançon de Mme Simons, et qu’il en recevrait la nouvelle lorsque mon crâne et mes dents ne seraient plus à sa portée. Il passa son bras sous le mien et me dit familièrement :

« Comment allez-vous faire pour tuer le temps jusqu’à votre départ ? Ces dames vont vous manquer et la maison vous paraîtra grande. Voulez-vous jeter un coup d’œil sur les journaux d’Athènes ? le moine me les a apportés. Moi, je ne les lis presque jamais. Je sais au juste prix ce que valent les articles de journal, puisque je les paye. Voici la Gazette officielle, l’Espérance, le Pallicare, la Caricature. Tout cela doit parler de nous. Pauvres abonnés ! Je vous laisse. Si vous trouvez quelque chose de curieux, vous me le conterez. »

L’Espérance, rédigée en français et destinée à jeter de la poudre aux yeux de l’Europe, avait consacré un long article à démentir les dernières nouvelles du brigandage. Elle plaisantait spirituellement les voyageurs naïfs qui voient un voleur dans tout paysan , une bande armée dans chaque nuage de poussière, et qui demandent grâce au premier buisson qui les arrête par la manche de leur habit. Cette feuille véridique vantait la sécurité des chemins, célébrait le des indigènes, exaltait le calme et le recueillement qu’on est sûr de trouver sur toutes les montagnes du royaume.

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