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L’idée me vint de leur créer une occupation sérieuse. Nous étions dans un sentier assez droit, qui s’en allait évidemment vers Athènes. J’avisai à ma gauche une belle touffe de genêts que les soins de la Providence avaient fait croître au sommet d’un rocher. Je feignis d’en avoir envie comme d’un trésor. J’escaladai à cinq ou six reprises le talus escarpé qui la protégeait. Je fis tant, qu’un de mes gardiens eut pitié de mon embarras, et offrit de me faire la courte échelle. Ce n’était pas précisément mon compte. Il fallut bien accepter ses services ; mais, en me hissant sur ses épaules, je le meurtris si d’un coup de mes souliers ferrés, qu’il hurla de douleur et me laissa tomber à terre. Son camarade, qui s’intéressait au succès de l’entreprise, lui dit : « Attends ! Je vais monter à la place du milord, moi qui n’ai pas de clous à mes souliers. » Aussitôt dit que fait ; il s’élance, saisit la plante par la tige, la secoue, l’ébranle, l’arrache et pousse un cri. Je courais déjà, sans regarder en arrière. Leur stupéfaction me donna dix bonnes secondes d’avance. Mais ils ne perdirent pas de temps à s’accuser l’un l’autre, car bientôt j’entendis leurs pas qui me suivaient de loin. Je redoublai la vitesse : le chemin était beau, égal, uni, fait pour moi. Nous descendions une pente rapide. J’allais , les bras collés au corps, sans sentir les pierres qui roulaient sur mes talons et sans regarder où je posais mes pieds. L’espace fuyait sous moi ; rochers et buissons semblaient courir en sens inverse aux deux côtés de la route ; j’étais léger, j’étais rapide, mon corps ne pesait rien : j’avais des ailes. Mais ce bruit de quatre pieds fatiguait mes oreilles. Tout à coup ils s’arrêtent, je n’entends plus rien. Seraient-ils las de me poursuivre ? Un petit nuage de poussière s’élève à dix pas devant moi. Un peu plus loin une tache blanche s’applique brusquement sur un rocher gris. Deux détonations retentissent en même temps.
Les brigands venaient de décharger leurs pistolets, j’avais essuyé le feu de l’ennemi et je courais toujours. La poursuite recommence : j’entends deux voix qui me crient : « Arrête ! arrête ! » Je n’arrête pas. Je perds le chemin, et je cours toujours, sans savoir où je vais. Un fossé se présente, large comme une rivière ; mais j’étais trop bien lancé pour mesurer les distances. Je saute : je suis sauvé. Mes bretelles cassent, je suis perdu !
Vous riez ! Je voudrais bien vous voir courir sans bretelles, en tenant des deux mains la ceinture de votre pantalon ! Cinq minutes après, monsieur, les brigands m’avaient rattrapé. Ils s’étaient cotisés pour me mettre des menottes aux poignets, des aux jambes, et ils me poussaient à grands coups de gaule vers le camp d’Hadgi-Stavros.
Le Roi me reçut comme un qui lui aurait emporté quinze mille francs. « Monsieur, me dit-il, j’avais une autre idée de vous. Je pensais me connaître en hommes : votre physionomie m’a bien trompé. Je n’aurais jamais cru que vous fussiez capable de nous faire tort, surtout après la conduite que j’avais tenue envers vous. Ne vous étonnez pas si je prends désormais des mesures sévères : c’est vous qui m’y forcez. Vous serez interné dans votre chambre jusqu’à nouvel ordre. Un de mes officiers vous tiendra compagnie sous votre tente. Ceci n’est encore qu’une précaution. En cas de , c’est à un châtiment qu’il faudrait vous attendre. Vasile, c’est toi que je commets à la garde de monsieur. »
Vasile me salua avec sa politesse ordinaire.
« Ah ! misérable ! pensai-je en moi-même, c’est toi qui jettes les petits enfants dans le feu ! c’est toi qui as pris la taille de Mary-Ann ! c’est toi qui as voulu me poignarder le jour de l’Ascension. Eh bien ! j’aime mieux avoir affaire à toi qu’à un autre. »
