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Chapitre 6

L’évasion

Edmond About

Part 10 of 119 min6 words to learn

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Le cafedgi du roi et son porte-chibouque procédèrent à la toilette du mort. Hadgi-Stavros en fit les frais, en sa qualité d’héritier. Vasile n’avait plus de famille, et tous ses biens revenaient au Roi. On revêtit le corps d’une chemise fine, d’une jupe en belle percale et d’une veste brodée d’argent. On enferma ses cheveux humides dans un bonnet presque neuf. On serra dans des guêtres de soie rouge ses jambes, qui ne devaient plus courir. On le chaussa de babouches en cuir de Russie. De sa vie, le pauvre Vasile n’avait été si propre et si beau. On passa du carmin sur ses lèvres : on lui mit du blanc et du rouge comme à un jeune premier qui va entrer en scène. Durant toute l’opération, l’orchestre des brigands exécutait un air lugubre que vous avez dû entendre plus d’une fois dans les rues d’Athènes. Je me félicite de n’être pas mort en Grèce, car c’est une musique abominable, et je ne me consolerais jamais d’avoir été enterré sur cet air-là.

Quatre brigands se mirent à creuser une fosse au milieu de la chambre, sur l’emplacement de la tente de Mme Simons, à l’endroit où Mary-Ann avait dormi. Deux autres coururent au magasin chercher des cierges, qu’ils distribuèrent à l’assistance. J’en reçus un comme tout le monde. Le moine entonna l’office des morts. Hadgi-Stavros psalmodiait les répons d’une voix ferme, qui me remuait jusqu’au fond de l’âme. Il faisait un peu de vent, et la cire de mon cierge tombait sur ma main en pluie brûlante ; mais c’était, hélas ! bien peu de chose au prix de ce qui m’attendait. Je me serais abonné volontiers à cette douleur-là, si la cérémonie avait pu ne jamais finir.

Elle finit cependant. Quand la dernière oraison fut dite, le Roi s’approcha solennellement de la où le corps était déposé, et il le baisa sur la bouche. Les brigands, un à un, suivirent son exemple. Je frémissais à l’idée que mon tour allait venir. Je me cachai derrière ceux qui avaient déjà joué leur rôle, mais le Roi m’aperçut et me dit : « C’est à vous. Marchez donc ! Vous lui devez bien cela. »

Était-ce enfin l’ dont il m’avait menacé ? Un homme juste se serait contenté à moins. Je vous jure, monsieur, que ce n’est pas un jeu d’enfant de baiser les lèvres d’un cadavre, surtout lorsqu’on se reproche de l’avoir tué. Je m’avançai vers la civière, je contemplai face à face cette figure dont les yeux ouverts semblaient rire de mon embarras ; je penchai la tête, j’ les lèvres. Un brigand m’appuya la main sur la . Ma bouche s’aplatit sur la bouche froide ; je sentis le contact de ses dents de glace, et je me relevai saisi d’horreur, emportant je ne sais quelle saveur de mort qui me serre encore la gorge au moment où je vous parle. Les femmes sont bien heureuses : elles ont la ressource de s’évanouir.

Alors on descendit le cadavre dans la terre. On lui jeta une poignée de fleurs, un pain, une pomme et quelques gouttes de vin d’Égine. C’était la chose dont il avait le moins besoin. La fosse se ferma bien vite, plus vite que je n’aurais voulu. Un brigand fit observer qu’il faudrait deux bâtons pour faire une croix. Hadgi-Stavros lui répondit : « Sois tranquille ; on mettra les bâtons du milord. » Je vous laisse à penser si mon cœur faisait un vacarme dans ma poitrine. Quels bâtons ? Qu’y avait-il de commun entre les bâtons et moi ?

Le Roi fit un signe à son chiboudgi, qui courut aux bureaux et revint avec deux longues gaules de laurier d’Apollon. Hadgi-Stavros prit la civière funèbre et la porta sur la tombe. Il l’appuya sur la terre fraîchement remuée, la fit relever par un bout, tandis que l’autre touchait au sol, et me dit en souriant : « C’est pour vous que je travaille. Déchaussez-vous, s’il vous plaît. »

Il dut lire dans mes yeux une interrogation pleine d’angoisse et d’épouvante, car il répondit à la demande que je n’osais lui adresser :

« Je ne suis pas méchant, et j’ai toujours détesté les rigueurs inutiles. C’est pourquoi je veux vous infliger un châtiment qui nous profite en nous dispensant de vous surveiller à l’avenir. Vous avez depuis quelques jours une rage de vous évader. J’espère que lorsque vous aurez reçu vingt coups de bâton sur la plante des pieds, vous n’aurez plus besoin de gardien, et votre amour des voyages se calmera pour quelque temps. C’est un supplice que je connais ; les Turcs me l’ont fait subir dans ma jeunesse, et je sais par expérience qu’on n’en meurt pas. On en souffre beaucoup ; vous crierez, je vous en avertis. Vasile vous entendra du fond de sa tombe, et il sera content de nous. »

A cette annonce, ma première idée fut d’user de mes jambes tandis que j’en avais encore la libre disposition. Mais il faut croire que ma volonté était bien malade, car il me fut impossible de mettre un pied devant l’autre. Hadgi-Stavros m’enleva de terre aussi légèrement que nous cueillons un insecte sur un chemin. Je me sentis lier et déchausser avant qu’une pensée sortie de mon cerveau eût le temps d’arriver au bout de mes membres. Je ne sais ni sur quoi on appuya mes pieds, ni comment on les empêcha de reculer jusqu’à ma tête au premier coup de bâton. Je vis les deux gaules tournoyer devant moi, l’une à droite, l’autre à gauche ; je fermai les yeux, et j’attendis. Je n’attendis pas assurément la dixième partie d’une seconde, et pourtant, dans un si court espace, j’eus le temps d’envoyer une bénédiction à mon père, un baiser à Mary-Ann, et plus de cent mille à partager entre Mme Simons et John Harris.

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