Skip to content

Chapitre 6

L’évasion

Edmond About

Part 3 of 117 min6 words to learn

Tap any word to see its meaning, save it, or listen from that sentence.

« Vous vous ennuyez ? me dit-il. C’est la lecture. Je n’ai jamais pu ouvrir un livre sans danger pour mes mâchoires. Je vois avec plaisir que les docteurs n’y résistent pas mieux que moi. Mais pourquoi n’employez-vous pas mieux le temps qui vous reste ? Vous étiez venu ici pour cueillir les plantes de la montagne ; il ne paraît pas que votre boîte se soit remplie dans ces huit jours. Voulez-vous que je vous envoie en promenade sous la surveillance de deux hommes ? Je suis trop bon prince pour vous refuser cette petite faveur. Il faut que chacun fasse son métier en ce bas monde. A vous les herbages, à moi l’argent. Vous direz à ceux qui vous ont envoyé ici : « Voilà des herbes cueillies dans le royaume d’Hadgi-Stavros ! » Si vous en trouviez une qui fût belle et curieuse, et dont on n’eût jamais entendu parler dans votre pays, il faudrait lui donner mon nom et l’appeler la Reine des montagnes.

— Mais au fait ! pensai-je, si j’étais à une lieue d’ici, entre deux brigands, il ne serait pas trop malaisé de les gagner de vitesse. Le danger doublerait mes forces ; il n’en faut point douter. Celui qui court le mieux est celui qui a le plus grand intérêt à courir. Pourquoi le lièvre est-il le plus vif de tous les animaux ? Parce qu’il est le plus menacé. »

J’acceptai l’offre du Roi, et, séance tenante, il plaça deux gardes du corps auprès de ma personne. Il ne leur fit pas de recommandations . Il leur dit simplement :

« C’est un milord de quinze mille francs ; si vous le laissez perdre, il faudra le payer ou le remplacer. »

Mes ne ressemblaient nullement à des invalides : ils n’avaient ni blessure, ni contusion, ni d’aucune sorte ; leurs jarrets étaient d’acier, et il ne fallait pas espérer que leurs pieds se trouveraient gênés dans leur chaussure, car ils portaient des mocassins très amples qui laissaient voir le talon. En les passant en revue, je signalai, non sans regret, deux pistolets aussi longs que des fusils d’enfant. Cependant je ne perdis pas courage. A force de fréquenter la mauvaise compagnie, le sifflement des balles m’était devenu familier. Je sanglai ma boîte sur mes épaules et je partis.

« Bien du plaisir ! me cria le Roi.

— Adieu, sire !

— Non pas, s’il vous plaît ; au revoir ! »

J’entraînai mes compagnons dans la direction d’Athènes : c’était autant de pris sur l’ennemi. Ils ne firent aucune résistance, et me permirent d’aller où je voulais. Ces brigands, beaucoup mieux élevés que les quatre gendarmes de Périclès, laissaient à mes mouvements toute la désirable. Je ne sentais point à chaque pas leurs coudes s’enfoncer dans mes flancs. Ils herborisaient, de leur côté, pour le repas du soir. Quant à moi, je paraissais très âpre à la besogne : j’arrachais à droite et à gauche des touffes de gazon qui n’en pouvaient mais ; je feignais de choisir un brin d’herbe dans la masse, et je le déposais précieusement au fond de ma boîte, en prenant garde de ne point me surcharger : c’était bien assez du fardeau que je portais. J’avais remarqué dans une course de chevaux qu’un admirable jockey s’était laissé battre parce qu’il portait une surcharge de cinq kilogrammes. Mon attention semblait attachée à la terre, mais vous pouvez croire qu’il n’en était rien. En semblable circonstance, on n’est plus botaniste, on est prisonnier. Pellisson ne se serait pas amusé aux araignées s’il avait eu seulement un clou pour scier ses barreaux. J’ai peut-être rencontré ce jour-là des plantes qui auraient fait la fortune d’un naturaliste ; mais je m’en souciais comme d’une giroflée jaune. Je suis sûr d’avoir passé auprès d’un admirable pied de Boryana variabilis : il pesait une demi-livre avec les racines. Je ne lui fis pas l’honneur d’un regard ; je ne voyais que deux choses : Athènes à l’horizon, et les brigands à mes côtés. J’épiais les yeux de mes coquins, dans l’espoir qu’une bonne distraction me délivrerait de leur surveillance ; mais, qu’ils fussent sous ma main ou à dix pas de ma personne, qu’ils fussent occupés à cueillir leur salade ou à regarder voler les vautours, ils avaient toujours au moins un œil sur mes mouvements.

Words in this part

Reading Blitz

How many words stuck?

A quick round on the 6 words from the parts you just read. Practice only, never ranked.

Start the Blitz
Up nextTodayBack to today’s plan