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« Au moins, reprit le Roi, avouez que votre imprudence est bien égoïste et bien coupable ! Quand votre vie n’était pas menacée, quand on ne vous retenait ici que pour une somme d’argent, vous vous êtes enfui par avarice ; vous n’avez songé qu’à faire l’économie de quelques écus, et vous ne vous êtes pas occupé de ce pauvre misérable que vous laissiez mourir derrière vous ! Vous ne vous êtes pas soucié de moi, que vous alliez priver d’un auxiliaire indispensable ! Et quel moment avez-vous choisi pour nous trahir ? le jour où tous les malheurs nous assaillent à la fois ; où je viens d’essuyer une défaite ; où j’ai perdu mes meilleurs soldats ; où Sophoclis est blessé ; où le Corfiote est mourant ; où le jeune Spiro, sur qui je comptais, a perdu la vie ; où tous mes hommes sont las et découragés ! C’est alors que vous avez eu le cœur de m’enlever mon Vasile ! Vous n’avez donc pas de sentiments humains ? Ne valait-il pas cent fois mieux payer honnêtement votre rançon, comme il convient à un bon prisonnier, que de laisser dire que vous avez sacrifié la vie d’un homme pour quinze mille francs !
— Eh ! morbleu ! m’écriai-je à mon tour, vous en avez bien tué d’autres, et pour moins. »
Il répliqua avec dignité : « C’est mon état, monsieur : ce n’est pas le vôtre. Je suis brigand, et vous êtes docteur. Je suis Grec, et vous êtes Allemand. »
A cela je n’avais rien à répondre. Je sentais bien, au tremblement de toutes les fibres de mon cœur, que je n’étais ni né, ni élevé pour la profession de tueur d’hommes. Le Roi, fort de mon silence, haussa la voix d’un ton, et poursuivit ainsi :
« Savez-vous, malheureux jeune homme, quel était l’être excellent dont vous avez causé la mort ? Il descendait de ces héroïques brigands de Souli qui ont soutenu de si rudes guerres pour la religion et la patrie contre Ali de Tébélen, pacha de Janina. Depuis quatre générations, tous ses ancêtres ont été pendus ou décapités, pas un n’est mort dans son lit. Il n’y a pas encore six ans que son propre frère a péri en Épire des suites d’une condamnation à mort : il avait assassiné un musulman. La dévotion et le courage sont dans sa famille. Jamais Vasile n’a manqué à ses devoirs religieux. Il donnait aux églises, il donnait aux pauvres. Le jour de Pâques, il allumait un cierge plus gros que tous les autres. Il se serait fait tuer plutôt que de violer la loi du jeûne, ou de manger gras un jour d’abstinence. Il économisait pour se retirer dans un couvent du mont Athos. Le saviez-vous ? »
Je confessai humblement que je le savais.
« Savez-vous qu’il était le plus résolu de tous mes compagnons ? Je ne veux rien ôter au mérite personnel de ceux qui m’écoutent, mais Vasile était d’un dévouement aveugle, d’une obéissance , d’un zèle à l’épreuve de toutes les circonstances. Aucune besogne n’était trop dure au gré de son courage ; aucune exécution ne répugnait à sa fidélité. Il aurait égorgé tout le royaume si je lui avais commandé de le faire. Il aurait arraché un œil à son meilleur ami sur un signe de mon petit doigt. Et vous me l’avez tué ! Pauvre Vasile ! quand j’aurai un village à brûler, un avare à mettre sur le gril, une femme à couper en morceaux, un enfant à écorcher vif, qui est-ce qui te remplacera ? »
Tous les brigands, électrisés par cette oraison funèbre, s’écrièrent unanimement : « Nous ! nous ! » Les uns tendaient les bras vers le Roi, les autres dégainaient leurs poignards ; les plus zélés me couchèrent en joue avec leurs pistolets, Hadgi-Stavros mit un frein à leur enthousiasme : il me fit un rempart de son corps, et poursuivit son discours en ces termes :
« Console-toi, Vasile, tu ne resteras pas sans vengeance. Si je n’écoutais que ma douleur, j’offrirais à tes mânes la tête du meurtrier ; mais elle vaut quinze mille francs, et cette pensée me retient. Toi-même, si tu pouvais prendre la parole, comme autrefois dans nos conseils, tu me prierais d’épargner ses jours ; tu refuserais une vengeance si coûteuse. Ce n’est pas dans les circonstances où ta mort nous a laissés qu’il convient de faire des folies et de jeter l’argent par les fenêtres. »
Il s’arrêta un moment ; je respirai.
« Mais, reprit le Roi, je saurai l’intérêt et la justice. Je châtierai le coupable sans risquer le capital. Sa punition sera le plus bel ornement de tes funérailles ; et, du haut de la demeure des Pallicares, où ton âme s’est envolée, tu contempleras avec joie un supplice qui ne nous coûtera pas un sou. »
Cette enleva l’auditoire. Tout le monde en fut charmé, excepté moi. Je me creusais la cervelle pour deviner ce que le Roi me réservait, et j’étais si peu rassuré, que mes dents claquaient à se rompre. Certes, il fallait m’estimer heureux d’avoir la vie sauve, et la conservation de ma tête ne me semblait pas un médiocre avantage ; mais je connaissais l’imagination inventive des Hellènes de grand chemin. Hadgi-Stavros, sans me donner la mort, pouvait m’infliger tel châtiment qui me ferait détester la vie. Le vieux scélérat refusa de m’apprendre à quel supplice il me destinait. Il eut si peu de pitié de mes angoisses, qu’il me força d’assister aux funérailles de son lieutenant.
Le corps fut dépouillé de ses habits, transporté auprès de la source et lavé à grande eau. Les traits de Vasile étaient à peine altérés ; sa bouche entr’ouverte avait encore le sourire pénible de l’ivrogne ; ses yeux ouverts conservaient un regard stupide. Les membres n’avaient rien perdu de leur souplesse ; la rigidité se fait longtemps attendre chez les individus qui meurent par accident.
