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Chapitre 6

L’évasion

Edmond About

Part 5 of 119 min6 words to learn

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Je ne vous raconterai pas les trois jours que je passai dans ma chambre en compagnie de Vasile. Le drôle m’a procuré là une dose d’ennui que je ne veux partager avec personne. Il ne me voulait aucun mal ; il avait même une certaine sympathie pour moi. Je crois que, s’il m’eût fait prisonnier pour son propre compte, il m’aurait relâché sans rançon. Ma figure lui avait plu dès le premier coup d’œil. Je lui rappelais un frère cadet qu’il avait perdu en Cour d’assises. Mais ces démonstrations d’amitié m’importunaient cent fois plus que les plus mauvais traitements. Il n’attendait pas le lever du soleil pour me donner le bonjour ; à la tombée de la nuit, il ne manquait jamais de me souhaiter des prospérités dont la liste était longue. Il me secouait, au plus profond de mon repos, pour s’informer si j’étais bien couvert. A table, il me servait comme un bon domestique ; au dessert, il me contait des histoires ou me priait de lui en apprendre. Et toujours la griffe en avant pour me serrer la main ! J’opposais à son bon vouloir une résistance acharnée. Outre qu’il me semblait inutile de coucher un rôtisseur d’enfants sur la liste de mes amis, je n’étais nullement curieux de presser la main d’un homme dont j’avais décidé la mort. Ma conscience me permettait bien de le tuer : n’étais-je pas dans le cas de légitime défense ? mais je me serais fait scrupule de le tuer par trahison, et je devais au moins le mettre sur ses gardes par mon attitude hostile et menaçante. Tout en repoussant ses avances, en dédaignant ses politesses, en ses attentions, je guettais soigneusement l’occasion de m’échapper ; mais son amitié, plus vigilante que la haine, ne me perdait pas de vue un seul instant. Lorsque je me penchais sur la cascade pour graver dans ma mémoire les accidents du terrain, Vasile m’arrachait à ma contemplation avec une maternelle. « Prends garde ! disait-il en me tirant par les pieds ; si tu tombais, par malheur, je me le reprocherais toute ma vie. » Lorsque, la nuit, j’essayais de me lever à la dérobée, il sautait hors de son lit en demandant si j’avais besoin de quelque chose. Jamais on n’avait vu un coquin plus éveillé. Il tournait autour de moi comme un écureuil en cage.

Ce qui me désespérait par-dessus tout, c’était sa confiance en moi. Je témoignai un jour le désir d’examiner ses armes. Il me mit son poignard dans la main. C’était un poignard russe, en acier , de la fabrique de Toula. Je tirai la lame du fourreau, j’essayai la pointe sur mon doigt, je la dirigeai sur sa poitrine en choisissant la place, entre la quatrième et la cinquième côte. Il me dit en souriant : « N’appuie pas, tu me tuerais. » Certes, monsieur, en appuyant un peu je lui aurais fait justice, mais quelque chose me retint le bras. Il est regrettable que les honnêtes gens aient tant de peine à tuer les assassins, qui en ont si peu à tuer les honnêtes gens. Je remis le poignard au fourreau. Vasile me tendit son pistolet, mais je refusai de le prendre, et je lui dis que ma curiosité était satisfaite. Il arma le chien, me fit voir l’amorce, appuya le canon sur sa tête, et me dit : « Voilà ! tu n’aurais plus de gardien. »

Plus de gardien ! Eh ! parbleu ! c’est ce que je voulais. Mais l’occasion était trop belle, et le traître me paralysait. Si je l’avais tué dans un pareil moment, je n’aurais pas pu soutenir son dernier regard. Mieux valait faire mon coup pendant la nuit. Par malheur, au lieu de cacher ses armes, il les déposait entre son lit et le mien.

Je finis par trouver un moyen de fuir sans l’éveiller et sans l’égorger. Cette idée me vint le dimanche 11 mai, à six heures. J’avais remarqué, le jour de l’Ascension, que Vasile aimait à boire et qu’il portait mal le vin. Je l’invitai à dîner avec moi. Ce témoignage d’amitié lui monta la tête : le vin d’Égine fit le reste. Hadgi-Stavros, qui ne m’avait pas honoré d’une visite depuis que je n’avais plus son estime, se conduisit encore en hôte généreux. Ma table était mieux servie que la sienne. J’aurais pu boire une outre de vin et un tonneau de rhaki. Vasile, admis à prendre sa part de ces magnificences, commença le repas avec une humilité touchante. Il se tenait à trois pieds de la table, comme un paysan invité chez son seigneur. Peu à peu le vin rapprocha les distances. A huit heures du soir, mon gardien m’expliquait son caractère. A neuf heures, il me racontait, en , les aventures de sa jeunesse, et une série d’exploits qui auraient fait dresser les cheveux d’un juge d’instruction. A dix heures, il tomba dans la philanthropie : ce cœur d’acier trempé fondait dans le rhaki, comme la perle de Cléopâtre dans le vinaigre. Il me jura qu’il s’était fait brigand par amour de l’humanité ; qu’il voulait faire sa fortune en dix ans, fonder un hôpital avec ses économies, et se retirer ensuite dans un couvent du mont Athos. Il promit de ne pas m’oublier dans ses prières. Je profitai de ces bonnes dispositions pour lui une énorme tasse de rhaki. J’aurais pu lui offrir de la poix enflammée : il était trop mon ami pour rien refuser de moi. Bientôt il perdit la voix ; sa tête pencha de droite à gauche et de gauche à droite avec la régularité d’un balancier ; il me tendit la main, rencontra un restant de rôti, le serra cordialement, se laissa tomber à la renverse, et s’endormit du sommeil des sphinx d’Égypte, que le canon français n’a pas éveillés.

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