Tap any word to see its meaning, save it, or listen from that sentence.
Enfin mes pieds posèrent sur une plate-forme plus large. Il me sembla que le sol avait changé de couleur. Je pliai les jarrets, je m’assis, je retournai timidement la tête. Je n’étais plus qu’à dix pieds du ruisseau : j’avais gagné les rochers rouges. Une surface plane, percée de petits trous où l’eau séjournait encore, me permit de prendre haleine et de me reposer un peu. Je tirai ma montre : il n’était que deux heures et demie. J’aurais cru, quant à moi, que mon voyage avait duré trois nuits. Je me tâtai bras et jambes, pour voir si j’étais au complet ; dans ces sortes d’expéditions, on sait ce qui part, on ne sait pas ce qui arrive. J’avais eu du bonheur : j’en étais quitte pour quelques contusions et deux ou trois . Le plus malade était mon paletot. Je levai les yeux en l’air, non pas encore pour remercier le ciel, mais pour m’assurer que rien ne bougeait dans mon ancien domicile. Je n’entendis que quelques gouttes d’eau qui filtraient à travers ma digue. Tout allait bien ; mes derrières étaient assurés ; je savais où trouver Athènes : adieu donc au Roi des montagnes !
J’allais sauter au fond du ravin, quand une forme blanchâtre se dressa devant moi, et j’entendis le plus furieux aboiement qui ait jamais éveillé les échos à pareille heure. Hélas ! monsieur, j’avais compté sans les chiens de mon hôte. Ces ennemis de l’homme rôdaient à toute heure autour du camp, et l’un d’eux m’avait flairé. Ce que j’éprouvai de fureur et de haine à sa rencontre est impossible à dire ; on ne déteste pas à ce point un être . J’aurais mieux aimé me trouver face à face avec un loup, avec un tigre ou un ours blanc, nobles bêtes qui m’auraient mangé sans rien dire, mais qui ne m’auraient pas dénoncé. Les animaux féroces vont à la chasse pour eux-mêmes ; mais que penser de cet horrible chien qui m’allait dévorer bruyamment pour faire sa cour au vieil Hadgi-Stavros ? Je le criblai d’injures ; je fis pleuvoir sur lui les noms les plus odieux ; mais j’avais beau faire, il parlait plus haut que moi. Je changeai de note, j’essayai l’effet des bonnes paroles, je l’interpellai doucement en grec, dans la langue de ses pères ; il ne savait qu’une réponse à tous mes propos, et sa réponse ébranlait la montagne. Je fis silence, c’était une idée ; il se tut. Je me couchai parmi les flaques d’eau ; il s’étendit au pied du rocher en grognant entre ses dents. Je feignis de dormir ; il dormit. Je me laissai glisser insensiblement vers le ruisseau ; il se leva d’un bond, et je n’eus que le temps de remonter sur mon piédestal. Mon chapeau resta entre les mains ou plutôt entre les dents de l’ennemi. L’instant d’après, ce n’était plus rien qu’une pâte, une marmelade, une bouillie de chapeau ! Pauvre chapeau ! je le plaignais ; je me mettais à sa place. Si j’avais pu sortir d’affaire moyennant quelques morsures, je n’y aurais pas regardé de trop près, j’aurais fait la part du chien. Mais ces monstres-là ne se contentent pas de mordre les gens, ils les mangent !
Je m’avisai que sans doute il avait faim ; que, si je trouvais de quoi le rassasier, il me mordrait probablement encore, mais il ne me mangerait plus. J’avais des provisions, j’en fis le sacrifice ; mon seul regret était de n’en avoir pas cent fois plus. Je lui lançai la moitié de mon pain ; il l’engloutit comme un gouffre : figurez-vous un caillou qui tombe dans un puits. Je regardais piteusement le peu qui me restait à lui offrir, quand je reconnus au fond de la boîte un paquet blanc qui me donna des idées. C’était une petite provision d’arsenic, destinée à mes préparations zoologiques. Je m’en servais pour des oiseaux, mais aucune loi ne me défendait d’en glisser quelques grammes dans l’enveloppe du chien. Mon interlocuteur, mis en appétit, ne demandait qu’à poursuivre son repas. « Attends, lui dis-je, je vais te servir un plat de ma façon… » Le paquet contenait environ trente-cinq grammes d’une jolie poudre blanche et brillante. J’en versai cinq ou six dans un petit réservoir d’eau claire, et je remis le reste dans ma poche. Je soigneusement la part de l’animal ; j’attendis que l’acide arsénieux fût bien dissous ; je plongeai dans la solution un morceau de pain qui but tout, comme une éponge. Le chien s’élança de bon appétit et avala sa mort en une bouchée.
Mais pourquoi ne m’étais-je pas muni d’un peu de strychnine, ou de quelque autre bon poison plus foudroyant que l’arsenic ? Il était plus de trois heures, et les essais de mon invention se firent cruellement attendre. Vers la demie, le chien se mit à hurler de toutes ses forces. Je n’y gagnais pas beaucoup : aboiements ou hurlements, cris de fureur ou cris d’angoisse, allaient toujours au même but, c’est-à-dire aux oreilles d’Hadgi-Stavros. Bientôt l’animal se tordit dans des convulsions horribles ; il écuma ; il fut pris de nausées, il fit des efforts violents pour chasser le poison qui le dévorait. C’était un spectacle bien doux pour moi, et je goûtais le plaisir des dieux ; mais la mort de l’ennemi pouvait seule me sauver, et la mort se faisait tirer l’oreille. J’espérais que, vaincu par la douleur, il finirait par me livrer passage ; mais il s’acharnait contre moi, il me montrait sa gueule baveuse et , comme pour me reprocher mes présents et me dire qu’il ne mourrait pas sans vengeance. Je lui lançai mon mouchoir de poche : il le déchira aussi vigoureusement que mon chapeau. Le ciel commençait à s’éclaircir, et je pressentais bien que j’avais commis un meurtre inutile. Une heure encore, et les brigands seraient sur mes bras. Je levais la tête vers cette chambre maudite que j’avais quittée sans esprit de retour, et où la puissance d’un chien allait me faire rentrer. Une cataracte formidable me renversa la face contre terre.
