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Le Pallicare, rédigé sous l’inspiration de quelques amis d’Hadgi-Stavros, contenait une biographie éloquente de son héros. Il racontait que ce Thésée des temps modernes, le seul homme de notre siècle qui n’eût jamais été vaincu, avait tenté une forte reconnaissance dans la direction des roches Scironiennes. Trahi par la mollesse de ses compagnons, il s’était retiré avec des pertes insignifiantes. Mais, saisi d’un profond dégoût pour une profession dégénérée, il renonçait désormais à l’exercice du brigandage et quittait le sol de la Grèce ; il s’expatriait en Europe, où sa fortune, glorieusement acquise, lui permettrait de vivre en prince. « Et maintenant, ajoutait le Pallicare, allez, venez, courez dans la plaine et dans la montagne ! Banquiers et marchands, Grecs, étrangers, voyageurs, vous n’avez plus rien à craindre : le Roi des montagnes a voulu, comme Charles-Quint, au plus haut de sa gloire et de sa puissance. »
On lisait dans la Gazette officielle :
« Dimanche, 3 courant, à cinq heures du soir, la caisse militaire que l’on dirigeait sur Argos, avec une somme de vingt mille francs, a été attaquée par la bande d’Hadgi-Stavros, connu sous le nom de Roi des montagnes. Les brigands, au nombre de trois ou quatre cents, ont fondu sur l’escorte avec une fureur incroyable. Mais les deux premières compagnies du 2e bataillon et du 4e de ligne, sous le commandement du brave major Nicolaïdis, ont opposé une résistance héroïque. Les sauvages ont été repoussés à coups de baïonnette, en laissant le champ de bataille couvert de morts. Hadgi-Stavros est, dit-on, grièvement blessé. Nos pertes sont insignifiantes.
« Le même jour, à la même heure, les troupes de Sa Majesté remportaient une autre victoire à dix lieues de distance. C’est vers le sommet du Parnès, à quatre stades de Castia, que la 2e compagnie du 1er bataillon de gendarmerie a défait la bande d’Hadgi-Stavros. Là encore, suivant le rapport du brave capitaine Périclès, le Roi des montagnes aurait reçu un coup de feu. Malheureusement ce succès a été payé cher. Les brigands, abrités par les rochers et les buissons, ont tué ou blessé grièvement dix gendarmes. Un jeune officier de grande espérance, M. Spiro, élève sortant de l’école des Évelpides, a trouvé sur le champ de bataille une mort glorieuse. En présence de si grands malheurs, ce n’est pas une médiocre consolation de penser que là, comme partout, force est restée à la loi. »
Le journal la Caricature contenait une lithographie mal dessinée, où je reconnus cependant les portraits du capitaine Périclès et du Roi des montagnes. Le filleul et le parrain se tenaient étroitement embrassés. Au bas de cette image, l’artiste avait écrit la légende suivante :
COMME ILS SE BATTENT !
« Il paraît, dis-je en moi-même, que je ne suis pas seul dans la confidence, et que le secret de Périclès ressemblera bientôt au secret de Polichinelle. »
Je repliai les journaux, et en attendant le retour du Roi, je méditai sur la position où Mme Simons m’avait laissé. Certes, il était glorieux de ne devoir ma liberté qu’à moi-même, et mieux valait sortir de prison par un trait de courage que par une ruse d’écolier. Je pouvais, du jour au lendemain, passer à l’état de héros de roman et devenir un objet d’admiration pour toutes les demoiselles de l’Europe. Nul doute que Mary-Ann ne se prît à m’adorer lorsqu’elle me reverrait sain et sauf après une évasion . Cependant le pied pouvait me manquer dans cette formidable glissade. Si je me cassais un bras ou une jambe, Mary-Ann verrait-elle de bon œil un héros boiteux ou manchot ? De plus, il fallait m’attendre à être gardé nuit et jour. Mon plan, si ingénieux qu’il fût, ne pouvait s’exécuter qu’après la mort de mon gardien. Tuer un homme n’est pas une petite affaire, même pour un docteur. Cela n’est rien en paroles, surtout lorsqu’on parle à la femme qu’on aime. Mais depuis le départ de Mary-Ann je n’avais plus la tête à l’envers. Il me semblait moins facile de me procurer une arme et moins commode de m’en servir. Un coup de poignard est une opération chirurgicale qui doit donner la chair de poule à tout homme de bien. Qu’en dites-vous, monsieur ? Moi, je pensai que ma future belle-mère avait peut-être agi légèrement avec son gendre en espérance. Il ne lui coûtait pas beaucoup de m’envoyer quinze mille francs de rançon, quitte à les ensuite sur la dot de Mary-Ann. Quinze mille francs seraient peu de chose pour moi le jour du mariage. C’était beaucoup dans l’état où je me trouvais, à la veille d’ un homme et de descendre quelques centaines de mètres par une échelle sans échelons. J’en vins à maudire Mme Simons aussi cordialement que la plupart des gendres maudissent leur belle-mère dans tous les pays civilisés. Comme j’avais des à revendre, j’en dirigeai aussi quelques-unes contre mon excellent ami John Harris, qui m’abandonnait à mon sort. Je me disais que, s’il eût été à ma place et moi à la sienne, je ne l’aurais pas laissé huit grands jours sans nouvelles. Passe encore pour Lobster, qui était trop jeune ; pour Giacomo, qui n’était qu’une force inintelligente, et pour M. Mérinay, dont je connaissais l’égoïsme renforcé ! On pardonne aisément une trahison aux égoïstes, parce qu’on a pris l’habitude de ne point compter sur eux. Mais Harris, qui avait exposé sa vie pour sauver une vieille négresse de Boston ! Est-ce que je ne valais pas une négresse ? Je croyais, en bonne justice, en valoir au moins deux ou trois.
Hadgi-Stavros vint changer le cours de mes idées en m’offrant un moyen d’évasion plus simple et moins dangereux. Il n’y fallait que des jambes, et Dieu merci, c’est un bien dont je ne suis pas dépourvu. Le Roi me surprit au moment où je bâillais comme le plus humble des animaux.
