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— Vous avez raison, vous dis-je. Il faut s’attendre à tout. Qui sait si vous n’essuierez pas une seconde défaite plus terrible que la première ? Comme vous n’aurez pas toujours vos jambes de vingt ans, vous pourriez tomber vivant aux mains des soldats.
— Moi !
— On vous ferait votre procès comme à un simple malfaiteur ; les magistrats ne vous craindraient plus. En pareille circonstance, un reçu de cent quinze mille francs serait une preuve accablante. Ne donnez pas d’armes à la justice contre vous. Peut-être Mme Simons ou ses héritiers se porteraient-ils parties civiles pour revendiquer ce qui leur a été pris. Ne signez jamais de reçus ! »
Il répondit d’une voix tonnante : « J’en signerai ! Et plutôt deux qu’un ! J’en signerai tant qu’on en voudra ! J’en signerai toujours, et à tout le monde. Ah ! les soldats s’imaginent qu’ils auront bon marché de moi, parce qu’une fois le hasard et le nombre leur ont donné l’avantage ! Je tomberais vivant entre leurs mains, moi dont le bras est à l’épreuve de la fatigue et la tête à l’épreuve des balles ! J’irais m’asseoir sur un banc, devant un juge, comme un paysan qui a volé des choux ! Jeune homme, vous ne connaissez pas encore Hadgi-Stavros. Il serait plus facile de déraciner le Parnès et de le planter sur la cime du Taygète, que de m’arracher de mes montagnes pour me jeter sur le banc d’un tribunal ! Écrivez-moi en grec le nom de Mme Simons ! Bien. Le vôtre aussi !
— Il n’est pas nécessaire, et…
— Écrivez toujours. Vous savez mon nom, et je suis sûr que vous ne l’oublierez pas. Je veux avoir le vôtre, pour m’en souvenir. »
Je mon nom comme je pus, dans la langue harmonieuse de Platon. Les lieutenants du Roi applaudirent à sa fermeté sans prévoir qu’elle lui coûtait cent quinze mille francs. Je courus, content de moi et le cœur léger, à la tente de Mme Simons. Je lui racontai que son argent l’avait échappé belle, et elle daigna sourire en apprenant comment je m’y étais pris pour voler nos voleurs. Une demi-heure après, elle soumit à mon approbation la lettre suivante :
« Du Parnèse, au milieu des démons de ce Stavros.
« Mon cher frère,
« Les gendarmes que vous avez envoyés à notre secours nous ont trahies et volées indignement. Je vous recommande bien de les faire pendre. Il faudra une de cent pieds de haut pour leur capitaine Périclès. Je me plaindrai de lui particulièrement, dans la dépêche que je compte envoyer, à lord Palmerston, et je lui consacrerai tout un paragraphe de la lettre que j’écrirai à l’éditeur du Times, dès que vous nous aurez remises en liberté… Il est inutile de rien espérer des autorités locales. Tous les natifs s’entendent contre nous, et, le lendemain de notre départ, le peuple grec se rassemblera dans quelque coin pour partager nos dépouilles. Heureusement, ils auront peu de chose. J’ai appris par un jeune Allemand, que je prenais d’abord pour un espion et qui est un très honnête gentleman, que ce Stavros, dit Hadgi-Stavros, avait ses capitaux placés dans notre maison. Je vous prie de vérifier le fait, et, s’il est exact, rien ne nous empêche de payer la rançon qu’on exige de nous. Faites verser à la Banque de Grèce 115.000 francs (4.600 l. st.) contre un reçu régulier, scellé du sceau ordinaire de ce Stavros. On lui portera la somme en compte, et tout sera dit. Notre santé est bonne, quoique la vie de montagne ne soit nullement confortable. Il est monstrueux que deux Anglaises, citoyennes du plus grand empire du monde, soient réduites à manger leur rôti sans moutarde et sans pickles, et à boire de l’eau claire, comme le dernier des poissons.
« Dans l’espoir que vous ne tarderez pas à nous rendre à nos habitudes, je suis, mon cher frère,
« Très sincèrement votre
« Rebecca Simons.
« Lundi, 5 mai 1856. »
Je portai moi-même au Roi l’autographe de la bonne dame. Il le prit avec défiance et l’examina d’un œil si perçant, que je tremblais qu’il n’en pénétrât le sens. J’étais pourtant bien sûr qu’il ne savait pas un mot d’anglais. Mais ce diable d’homme m’inspirait une terreur superstitieuse, et je le croyais capable de miracles. Il ne parut satisfait que lorsqu’il arriva au chiffre de 4.600 livres sterling. Il vit bien alors qu’il ne s’agissait pas de gendarmes. La lettre fut déposée avec d’autres papiers dans un cylindre de fer blanc. On nous amena le bon vieillard, qui avait pris tout juste assez de vin pour se délier les jambes, et le Roi lui donna la boîte aux lettres avec les instructions précises. Il partit, et mon cœur courut avec lui jusqu’au terme de son voyage. Horace ne suivit pas d’un regard plus tendre le vaisseau qui portait Virgile.
Le Roi se beaucoup lorsqu’il put regarder cette grande affaire comme terminée. Il commanda pour nous un véritable festin ; il fit distribuer double ration de vin à ses hommes : il s’en alla voir les blessés et extraire de ses propres mains la balle de Sophoclis. Ordre fut donné à tous les bandits de nous traiter avec les égards dus à notre argent.
Le déjeuner que je fis sans témoins, dans la compagnie de ces dames, fut un des plus joyeux repas dont il me souvienne. Tous mes maux étaient donc finis ! Je serais libre après deux jours de douce captivité. Peut-être même, au sortir des mains d’Hadgi-Stavros, une chaîne adorable !… je me sentais poète à la façon de Gessner. Je mangeai d’aussi bon cœur que Mme Simons, et je bus assurément de meilleur appétit, je donnai sur le vin blanc d’Égine comme autrefois sur le vin de Santorin. Je bus à la santé de Mary-Ann, à la santé de sa mère, à la santé de mes bons parents et de la princesse Ypsoff. Mme Simons voulut entendre l’histoire de cette noble étrangère, et, ma foi, je ne lui en fis pas un secret. Les bons exemples ne sont jamais trop connus ! Mary-Ann prêta à mon récit l’attention la plus charmante. Elle que la princesse avait bien fait, et qu’une femme doit prendre son bonheur où elle le trouve. La jolie parole ! Les proverbes sont la sagesse des nations et quelquefois leur bonheur. J’étais lancé sur la pente de toutes les prospérités, et je me sentais rouler vers je ne sais quel paradis terrestre. O Mary-Ann ! les matelots qui naviguent sur l’Océan n’ont jamais eu pour guides deux étoiles comme vos yeux !
J’étais assis devant elle. En lui faisant passer une aile de poulet, je m’approchai tellement, que je vis mon image se refléter deux fois en miniature entre ses cils noirs. Je me trouvai beau, monsieur, pour la première fois de ma vie. Le cadre faisait si bien valoir le tableau ! Une idée bizarre me traversa l’esprit. Je crus surprendre dans cet incident un arrêt de la destinée. Il me sembla que la belle Mary-Ann avait au fond du cœur l’image que je découvrais dans ses yeux.
Tout cela n’était pas de l’amour, je le sais bien, et je ne veux ni m’accuser ni me parer d’un sentiment que je n’ai jamais connu ; mais c’était une amitié solide et qui suffit, je pense, à l’homme qui doit entrer en ménage. Aucune émotion turbulente ne remuait les fibres de mon cœur, mais je le sentais fondre lentement, comme un rayon de cire au feu d’un soleil si doux.
Sous l’influence de cette raisonnable , je racontai à Mary-Ann et à sa mère toute ma vie, depuis le premier jour. Je leur dépeignis la maison paternelle, la grande cuisine où nous mangions tous ensemble, les casseroles de cuivre pendues au mur par rang de taille, les guirlandes de jambons et de saucisses qui se déroulaient à l’intérieur de la cheminée, notre existence modeste bien souvent difficile, l’avenir de chacun de mes frères : Henri doit succéder à papa ; Frédéric apprend l’état de tailleur ; Frantz et Jean-Nicolas se sont engagés à dix-huit ans : l’un est brigadier dans la cavalerie, l’autre a déjà les galons de maréchal des logis. Je leur racontai mes études, mes examens, les petits succès que j’avais obtenus à l’université, le bel avenir de professeur auquel je pouvais prétendre, avec trois mille francs d’ pour le moins. Je ne sais pas jusqu’à quel point mon récit les intéressa, mais j’y prenais un plaisir extrême, et je me versais à boire de temps en temps.
Mme Simons ne me reparla point de nos projets de mariage, et j’en fus bien aise. Mieux valait n’en pas dire un mot que d’en causer en l’air quand nous nous connaissions si peu. La journée s’écoula pour moi comme une heure ; j’entends comme une heure de plaisir. Le lendemain parut un peu long à Mme Simons ; quant à moi, j’aurais voulu arrêter le soleil dans sa course. J’enseignais les premiers éléments de la botanique à Mary-Ann. Ah ! monsieur, le monde ne sait pas ce qu’on peut exprimer de sentiments tendres et délicats dans une leçon de botanique !
Enfin, le mercredi matin, le moine parut sur l’horizon. C’était un digne homme, à tout prendre, que ce petit moine. Il s’était levé avant le jour pour nous apporter la liberté dans sa poche. Il remit au Roi une lettre du gouverneur de la Banque, et à Mme Simons un billet de son frère. Hadgi-Stavros dit à Mme Simons : « Vous êtes libre, madame, et vous pouvez emmener mademoiselle votre fille. Je souhaite que vous n’emportiez pas de nos rochers un trop mauvais souvenir. Nous vous avons offert tout ce que nous avions ; si le lit et la table n’ont pas été dignes de vous, c’est la faute des circonstances. J’ai eu ce matin un mouvement de vivacité que je vous prie d’oublier : il faut pardonner quelque chose à un général vaincu. Si j’osais offrir un petit présent à mademoiselle, je la prierais d’accepter une bague antique qu’on pourra rétrécir à la mesure de son doigt. Elle ne provient pas du brigandage : je l’ai achetée à un marchand de Nauplie. Mademoiselle montrera ce bijou en Angleterre en racontant sa visite à la cour du Roi des montagnes. »
Je traduisis fidèlement ce petit discours, et je glissai moi-même l’anneau du Roi au doigt de Mary-Ann.
« Et moi, demandai-je au bon Hadgi-Stavros, n’emporterai-je rien en mémoire de vous ?
— Vous, cher monsieur ? Mais vous nous restez. Votre rançon n’est pas payée ! »
Je me retournai vers Mme Simons, qui me tendit la lettre suivante :
« Chère sœur,
« Vérification faite, j’ai donné les 4.000 livres sterling contre le reçu. Je n’ai pas pu avancer les 600 autres, parce que le reçu n’était pas en votre nom, et qu’il aurait été impossible de les . Je suis, en attendant votre chère présence,
« Tout à vous,
« Edward Sharper. »
J’avais trop bien prêché Hadgi-Stavros. En bonne administration, il avait cru devoir envoyer deux reçus !
Mme Simons me dit à l’oreille : « Vous paraissez bien en peine ! Y a-t-il de quoi faire une grimace pareille. Montrez donc que vous êtes un homme, et quittez cette physionomie de poule mouillée. Le plus fort est fait, puisque nous sommes sauvées, ma fille et moi, sans qu’il nous en coûte rien. Quant à vous, je suis tranquille ; vous saurez bien vous évader. Votre premier plan, qui ne valait rien pour deux femmes, devient admirable depuis que vous êtes seul. Voyons, quel jour attendrons-nous votre visite ? »
Je la remerciai cordialement. Elle m’offrait une si belle occasion de mettre au jour mes qualités personnelles et d’entrer de vive force dans l’estime de Mary-Ann ! « Oui, madame, lui dis-je ; comptez sur moi. Je sortirai d’ici en homme de cœur, et tant mieux si je cours un peu de danger. Je suis bien aise que ma rançon ne soit pas payée, et je remercie monsieur votre frère de ce qu’il a fait pour moi. Vous verrez si un Allemand ne sait pas se tirer d’affaire. Oui, je vous donnerai bientôt de mes nouvelles !
— Une fois hors d’ici, ne manquez pas de vous faire présenter chez nous.
— Oh ! madame !
— Et maintenant, priez ce Stavros de nous donner une escorte de cinq ou six brigands.
— Pour quoi faire, bon Dieu ?
— Mais pour nous protéger contre les gendarmes. »
