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— Vous me l’avez dit ; mais vous me l’avez dit mollement, lourdement, . Est-ce que je pouvais vous croire ? Pouvais-je deviner que cet homme n’était que le de Stavros ? qu’il nous retenait ici pour laisser aux brigands le temps de revenir ? qu’il nous effrayait de dangers imaginaires ? qu’il se disait assiégé pour se faire admirer de nous ? qu’il simulait des attaques nocturnes pour avoir l’air de nous défendre ? Je devine tout à présent, mais dites si vous m’avez rien appris !
— Mon Dieu, madame, j’ai dit ce que je savais, j’ai fait ce que je pouvais.
— Mais, Allemand que vous êtes ! à votre place, un Anglais se serait fait tuer pour nous, et je lui aurais donné la main de ma fille ! »
Les coquelicots sont bien rouges, mais je le fus davantage en entendant l’exclamation de Mme Simons. Je me sentis si troublé que je n’osais ni lever les yeux, ni répondre, ni demander à la chère dame ce qu’elle entendait par ces paroles. Car, enfin, comment une personne aussi raide avait-elle été amenée à tenir un pareil langage devant sa fille et devant moi ? Par quelle porte cette idée de mariage avait-elle pu entrer dans son esprit ? Mme Simons était-elle vraiment femme à sa fille comme récompense honnête au premier libérateur venu ? Il n’y avait pas apparence. N’était-ce pas plutôt une sanglante ironie à l’adresse de mes pensées les plus secrètes ?
Quand je descendais en moi, je constatais avec un légitime orgueil la innocente de tous mes sentiments. Je me rendais cette justice, que le feu des passions n’avait pas élevé d’un degré la température de mon cœur. A chaque instant du jour, pour me sonder moi-même, je m’exerçais à penser à Mary-Ann. Je m’étudiais à construire des châteaux en Espagne dont elle était la châtelaine. Je fabriquais des romans dont elle était l’héroïne et moi le héros. Je supposais à plaisir les circonstances les plus absurdes. J’imaginais des événements aussi invraisemblables que l’histoire de la princesse Ypsoff et du lieutenant Reynauld. J’allais jusqu’à me représenter la jolie Anglaise assise à ma droite au fond d’une chaise de poste et passant son beau bras autour de mon long cou. Toutes ces suppositions flatteuses, qui auraient agité profondément une âme moins philosophe que la mienne, ne troublaient pas ma sérénité. Je n’éprouvais point les alternatives de crainte et d’espérance qui sont les symptômes caractéristiques de l’amour. Jamais, au grand jamais, je n’avais senti ces grandes convulsions du cœur dont il est question dans les romans. Donc je n’aimais pas Mary-Ann, j’étais un homme sans reproche, et je pouvais marcher la tête levée. Mais Mme Simons, qui n’avait pas lu dans ma pensée, était bien capable de se tromper sur la nature de mon dévouement. Qui sait si elle ne me soupçonnait pas d’être amoureux de sa fille ? si elle n’avait pas interprété dans un mauvais sens mon trouble et ma timidité ? si elle n’avait pas lâché ce mot mariage pour me forcer à me trahir ? Ma fierté se révéla contre un soupçon si injuste, et je lui répondis d’une voix ferme, sans toutefois la regarder en face :
« Madame, si j’étais assez heureux pour vous tirer d’ici, je vous jure que cela ne serait pas pour épouser mademoiselle votre fille.
— Et pourquoi donc ? dit-elle d’un ton piqué. Est-ce que ma fille ne vaut pas qu’on l’épouse ? Je vous trouve plaisant, en vérité ! N’est-elle pas assez jolie ? ou assez riche ? ou d’une assez bonne famille ? L’ai-je mal élevée ? Et savez-vous quelque chose à dire contre elle ! Épouser Mlle Simons, mon petit monsieur, c’est un beau rêve ; et le plus difficile s’en contenterait.
— Hélas ! madame, répondis-je, vous m’avez mal compris. J’avoue que mademoiselle est parfaite, et, sans sa présence, qui me rend timide, je vous dirais quelle admiration passionnée elle m’a inspirée dès le premier jour. C’est justement pour cela que je n’ai pas l’impertinence de penser qu’aucun hasard puisse m’élever jusqu’à elle. »
J’espérais que mon humilité fléchirait cette mère . Mais sa colère ne baissa pas d’un demi-ton !
« Pourquoi ? reprit-elle. Pourquoi ne méritez-vous pas ma fille ? Répondez-moi donc !
— Mais, madame, je n’ai ni fortune, ni position.
— La belle affaire ! Pas de position ! Vous en auriez une, monsieur, si vous épousiez ma fille. Être mon gendre, n’est-ce donc pas une position ? Vous n’avez pas de fortune ! Est-ce que nous vous avons jamais demandé de l’argent ? N’en avons-nous pas assez pour nous, pour vous et pour bien d’autres ? D’ailleurs l’homme qui nous tirera d’ici ne nous fera-t-il pas un cadeau de cent mille francs ? C’est peu de chose, j’en conviens, mais c’est quelque chose. Direz-vous que cent mille francs soient une somme méprisable ? Alors, pourquoi ne méritez-vous pas d’épouser ma fille ?
— Madame, je ne suis pas…
— Voyons, qu’est-ce encore que vous n’êtes pas ? Vous n’êtes pas Anglais !
— Oh ! nullement.
— Eh bien, vous nous croyez donc assez ridicules pour vous faire un crime de votre naissance ? Eh ! monsieur, je sais bien qu’il n’est pas donné à tout le monde d’être Anglais. La terre entière ne peut pas être Anglaise… au moins avant quelques années. Mais on peut être honnête homme et homme d’esprit sans être né positivement en Angleterre.
— Pour ce qui est de la probité, madame, c’est un bien que nous nous transmettons de père en fils. De l’esprit, j’en ai juste ce qu’il faut pour être docteur. Mais malheureusement je ne me fais pas d’illusion sur les défauts de ma personne physique, et…
— Vous voulez dire que vous êtes laid, n’est-ce pas ? Non, monsieur, vous n’êtes pas laid. Vous avez une figure intelligente. Mary-Ann, monsieur a-t-il une figure intelligente ?
— Oui, maman, » dit Mary-Ann. Si elle rougit en répondant, sa mère le vit mieux que moi, car mes yeux étaient obstinément cloués à terre.
« D’ailleurs, ajouta Mme Simons, fussiez-vous dix fois plus laid, vous ne le seriez pas encore autant que feu mon mari. Et pourtant je vous prie de croire que j’étais aussi jolie que ma fille, le jour où je lui donnai ma main. Que répondrez-vous à cela ?
— Rien, madame, sinon que vous me comblez, et qu’il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez demain sur la route d’Athènes.
— Que comptez-vous faire ? Cette fois tâchez de trouver un moins ridicule que l’autre jour !
