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Chapitre 5

Les gendarmes

Edmond About

Part 6 of 910 min6 words to learn

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Et il fredonna les premiers vers de sa chanson favorite : « Un Clephte aux yeux noirs… » Il poursuivit : « — Par Jupiter ! (comme disait lord Byron) je ne voudrais pas pour vingt mille autres francs être resté chez moi depuis samedi. On mettra encore cela dans mon histoire. On dira qu’à soixante-dix ans passés je suis tombé à grands coups de sabre au milieu des baïonnettes, que j’ai fendu trois ou quatre soldats de ma propre main, et que j’ai fait dix lieues à pied dans la montagne pour revenir ici prendre ma tasse de café. Cafedgi, mon enfant, fais ton devoir : j’ai fait le mien. Mais où diable est Périclès ? »

Le joli capitaine reposait encore sous sa tente, Lanni courut le chercher et l’amena tout endormi, les moustaches , la tête soigneusement dans un mouchoir. Je ne sais rien de tel pour réveiller un homme qu’un verre d’eau froide ou une mauvaise nouvelle. Lorsque M. Périclès apprit que le petit Spiro et deux autres gendarmes étaient restés sur le terrain, ce fut bien une autre déroute. Il arracha son foulard, et, sans le tendre respect qu’il avait pour sa personne, il se serait arraché les cheveux.

« C’est fait de moi, s’écria-t-il. Comment expliquer leur présence parmi vous ? et en costume de brigands, encore ! On les aura reconnus ; les autres sont maîtres du champ de bataille ! Dirai-je qu’ils avaient déserté pour se mettre avec vous ? Que vous les aviez faits prisonniers ? On demandera pourquoi je n’en avais pas parlé. Je l’attendais pour faire mon grand rapport. J’ai écrit hier soir que je te serrais de près sur le Parnès, et que tous nos hommes étaient admirables. Sainte-Vierge, je n’oserai pas me montrer dimanche à Patissia ! Que va-t-on dire, le 15, au bal de la cour ? Tout le corps diplomatique s’occupera de moi. On réunira le Conseil. Serai-je seulement invité ?

— Au Conseil ? demanda le brigand.

— Non ; au bal de la cour !

— Danseur ! va.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! qui sait ce qu’on va faire ? S’il ne s’agissait que de ces Anglaises, je ne me mettrais pas en peine. J’avouerais tout au ministre de la Guerre. Des Anglaises, il y en a assez. Mais prêter mes soldats pour attaquer la caisse de l’armée ! Envoyer Spiro contre la ligne ! On me montrera du doigt ; je ne danserai plus. »

Qui est-ce qui se frottait les mains pendant ce monologue ? C’était le fils de mon père, entre ses quatre soldats.

Hadgi-Stavros, paisiblement assis, son café à petites gorgées. Il dit à son filleul : « Te voilà bien embarrassé ! Reste avec nous. Je t’assure un minimum de dix mille francs par an, et j’ tes hommes. Nous prendrons notre revanche ensemble. »

L’offre était séduisante. Deux jours plus tôt elle aurait enlevé bien des suffrages. Et pourtant elle parut sourire médiocrement aux gendarmes, nullement au capitaine. Les soldats ne disaient rien ; ils regardaient leurs anciens camarades ; ils lorgnaient la blessure de Sophoclis, ils pensaient aux morts de la veille, et ils allongeaient le nez dans la direction d’Athènes, comme pour flairer de plus près l’odeur succulente de la caserne.

Quant à M. Périclès, il répondit avec un embarras visible : « Je te remercie, mais j’ai besoin de réfléchir. Mes habitudes sont à la ville, je suis d’une santé délicate ; les hivers doivent être rudes dans la montagne ; me voici déjà enrhumé. Mon absence serait remarquée à toutes les réunions ; on me recherche beaucoup là-bas ; on m’a souvent proposé de beaux mariages. D’ailleurs, le mal n’est peut-être pas si grand que nous le croyons. Qui sait si les trois maladroits auront été reconnus ? La nouvelle de l’événement arrivera-t-elle avant nous ? J’irai d’abord au Ministère ; je prendrai l’air du bureau. Personne ne viendra me contredire, puisque les deux compagnies poursuivent leur marche sur Argos… Décidément il faut que je sois là ; je dois payer de ma personne. Soigne tes blessés… Adieu ! »

Il fit un signe à son tambour.

Hadgi-Stavros se leva, vint se placer devant moi avec son filleul qu’il dominait de toute la tête, et me dit : « Monsieur, voilà un Grec d’aujourd’hui ; moi, je suis un Grec d’autrefois. Et les journaux prétendent que nous sommes en progrès ! »

Au roulement du tambour, les murs de ma prison s’écartèrent comme les remparts de Jéricho. Deux minutes après, j’étais dans la tente de Mary-Ann. La mère et la fille s’éveillèrent en sursaut. Mme Simons m’aperçut la première et me cria :

« Eh bien ! nous partons ?

— Hélas ! madame, nous n’en sommes pas là !

— Où en sommes-nous donc ? Le capitaine nous a donné parole pour ce matin.

— Comment l’avez-vous trouvé, le capitaine ?

— Galant, élégant, charmant ! Un peu trop esclave de la discipline ; c’est bien son seul défaut.

— Coquin et , lâche et , menteur et voleur ! voilà ses vrais noms, madame, et je vous le prouverai.

— Çà, monsieur, qu’est-ce que la gendarmerie vous a donc fait ?

— Ce qu’elle m’a fait, madame ? Daignez venir avec moi, seulement au haut de l’escalier. »

Mme Simons arriva juste à point pour voir les soldats défilant, tambour en tête, les brigands installés à leur place, le capitaine et le Roi bouche à bouche, se donnant le baiser d’adieu. La surprise fut un peu trop forte. Je n’avais pas assez ménagé la bonne dame, et j’en fus puni, car elle s’évanouit tout de son long, à me casser le bras. Je la portai jusqu’à la source ; Mary-Ann lui frappa dans les mains ; je lui lançai une poignée d’eau par le visage. Mais je crois que c’est la fureur qui la fit revenir.

« Le misérable ! cria-t-elle.

— Il vous a dévalisées, n’est-il pas vrai ? Il vous a volé vos montres, votre argent ?

— Je ne regrette pas mes bijoux ; qu’il les garde ! Mais je voudrais pour dix mille francs reprendre les poignées de main que je lui ai données. Je suis Anglaise, et je ne serre pas la main de tout le monde ! »

Ce regret de Mme Simons m’arracha un gros soupir. Elle repartit de plus belle et fit tomber sur moi tout le poids de sa colère. « C’est votre faute, me dit-elle. Ne pouviez-vous pas m’avertir ? Il fallait me dire que les brigands étaient de petits saints en comparaison !

— Mais, madame, je vous avais prévenue qu’il ne fallait pas compter sur les gendarmes.

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