Skip to content

Chapitre 5

Les gendarmes

Edmond About

Part 2 of 910 min6 words to learn

Tap any word to see its meaning, save it, or listen from that sentence.

Là-dessus, il se leva lestement, et courut donner quelques ordres pour le départ. Était-ce le plaisir d’entrer en campagne, ou la joie d’avoir vu son filleul ? Il semblait tout rajeuni ; il avait vingt ans de moins, il riait, il plaisantait, il secouait sa majesté royale. Je n’aurais jamais supposé que le seul événement capable de un brigand fût l’arrivée de la gendarmerie. Sophoclis, Vasile, le Corfiote et les autres chefs répandirent dans tout le camp les volontés du Roi. Chacun fut bientôt prêt à partir, grâce à l’alerte du matin. Le jeune adjudant Spiro et les neuf hommes choisis parmi les gendarmes échangèrent leurs uniformes contre l’habit pittoresque des bandits. Ce fut un véritable : le ministre de la Guerre, s’il eût été là, n’en aurait senti que le vent. Les nouveaux brigands ne témoignèrent nul regret de leur premier état. Les seuls qui murmurèrent furent ceux qui restaient sous le drapeau. Deux ou trois moustaches grises disaient hautement qu’on faisait la part trop belle au choix et qu’on ne tenait pas assez compte de l’ancienneté. Quelques grognards vantaient leurs états de service et prétendaient avoir fait un congé dans le brigandage. Le capitaine les calma de son mieux en promettant que leur tour viendrait.

Hadgi-Stavros, avant de partir, remit toutes les clefs à son . Il lui montra la grotte au vin, la caverne aux farines, la crevasse au fromage et le tronc d’arbre où l’on serrait le café. Il lui enseigna toutes les précautions qui pouvaient empêcher notre fuite et conserver un capital si précieux. Le beau Périclès répondit en souriant : « Que crains-tu ? Je suis actionnaire. »

A sept heures du matin, le Roi se mit en marche et ses sujets défilèrent un à un derrière lui. Toute la bande s’éloigna dans la direction du nord, en tournant le dos aux roches Scironiennes. Elle revint, par un chemin assez long, mais commode, jusqu’au fond du ravin qui passait sous notre appartement. Les brigands chantaient du haut de leur tête, en piétinant dans l’eau de la cascade. Leur marche guerrière était une chanson de quatre vers, un péché de jeunesse d’Hadgi-Stavros :

Vous devez connaître cela ; les petits garçons d’Athènes ne chantent pas autre chose en allant au catéchisme.

Mme Simons, qui dormait auprès de sa fille et qui rêvait gendarmes, comme toujours, se réveilla en sursaut et courut à la fenêtre, c’est-à-dire à la cascade. Elle fut cruellement en voyant des ennemis où elle espérait des sauveurs. Elle reconnut le Roi, le Corfiote et beaucoup d’autres. Ce qui l’étonna plus encore, c’est l’importance et le nombre de cette expédition matinale. Elle compta jusqu’à soixante hommes à la suite d’Hadgi-Stavros. « Soixante ! pensa-t-elle : il n’en resterait que vingt pour nous garder ! » L’idée d’une évasion, qu’elle repoussait l’avant-veille, se représenta avec quelque autorité à son esprit. Au milieu de ses réflexions, elle vit défiler une arrière-garde qu’elle n’attendait pas. Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt hommes ! Il ne restait donc plus personne au camp ! Nous étions libres ! « Mary-Ann ! » cria-t-elle. Le défilé continuait toujours. La bande se composait de quatre-vingts brigands ; il en partait quatre-vingt-dix ! Une douzaine de chiens fermaient la marche ; mais elle ne prit pas la peine de les compter.

Mary-Ann se leva au cri de sa mère et se précipita hors de la tente.

« Libres ! criait Mme Simons. Ils sont tous partis. Que dis-je ? Il en est parti plus qu’il n’y en avait. Courons, ma fille ! »

Elles coururent à l’escalier et virent le camp du Roi occupé par les gendarmes. Le drapeau grec flottait triomphalement au faîte du sapin. La place d’Hadgi-Stavros était occupée par M. Périclès. Mme Simons vola dans ses bras avec un tel , qu’il eut du mal à parer l’embrassade.

« Ange de Dieu, lui dit-elle, les brigands sont partis ! »

Le capitaine répondit en anglais : « Oui, madame.

— Vous les avez mis en fuite ?

— Il est vrai, madame, que sans nous ils seraient encore ici.

— Excellent jeune homme ! La bataille a dû être terrible !

— Pas trop : bataille sans larmes. Je n’ai eu qu’un mot à dire.

— Et nous sommes libres ?

— Assurément.

— Nous pouvons retourner à Athènes ?

— Quand il vous plaira.

— Eh bien, partons !

— Impossible pour le moment.

— Que faisons-nous ici ?

— Notre devoir de vainqueurs : nous gardons le champ de bataille !

— Mary-Ann, serrez la main de monsieur. »

La jeune Anglaise obéit.

« Monsieur, reprit Mme Simons, c’est Dieu qui vous envoie. Nous avions perdu toute espérance. Notre seul défenseur était un jeune Allemand de la classe moyenne, un savant qui cueille des herbes et qui voulait nous sauver par les chemins les plus . Enfin, nous voici ! J’étais bien sûre que nous serions délivrées par la gendarmerie. N’est-il pas vrai, Mary-Ann ?

— Oui, maman.

— Sachez, monsieur, que ces brigands sont les derniers des hommes. Ils ont commencé par nous prendre tout ce que nous avions sur nous.

— Tout ? demanda le capitaine.

— Tout, excepté ma montre, que j’avais eu soin de cacher.

— Vous avez bien fait, madame. Et ils ont gardé ce qu’ils vous avaient pris ?

— Non, ils nous ont rendu trois cents francs, un nécessaire d’argent et la montre de ma fille.

— Ces objets sont encore en votre possession ?

— Sans doute.

— Vous avait-on pris vos bagues et vos pendants d’oreilles ?

— Non, monsieur le capitaine.

— Soyez assez bonne pour me les donner.

— Vous donner quoi ?

— Vos bagues, vos pendants d’oreilles, un nécessaire d’argent, deux montres et une somme de trois cents francs. »

Mme Simons se récria vivement : « Quoi ! monsieur, vous voulez nous reprendre ce que les brigands nous ont rendu ? »

Le capitaine répondit avec dignité : « Madame, je fais mon devoir.

— Votre devoir est de nous dépouiller ?

— Mon devoir est de recueillir toutes les pièces de conviction nécessaires au procès d’Hadgi-Stavros.

— Il sera donc jugé ?

— Dès que nous l’aurons pris.

— Il me semble que nos bijoux et notre argent ne serviront de rien, et que vous avez abondamment de quoi le faire pendre. D’abord, il a arrêté deux Anglaises : que faut-il de plus ?

— Il faut, madame, que les formes de la justice soient observées.

— Mais, cher monsieur, parmi les objets que vous me demandez, il en est auxquels je tiens beaucoup.

— Raison de plus, madame, pour me les confier.

— Mais si je n’ai plus de montre, je ne saurai jamais…

— Madame, je me ferai toujours un bonheur de vous dire quelle heure il est. »

Words in this part

Reading Blitz

How many words stuck?

A quick round on the 6 words from the parts you just read. Practice only, never ranked.

Start the Blitz
Up nextTodayBack to today’s plan