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Chapitre 5

Les gendarmes

Edmond About

Part 8 of 910 min6 words to learn

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— J’espère que vous serez satisfaite de moi si vous voulez bien m’entendre jusqu’au bout.

— Oui, monsieur.

— Sans m’interrompre.

— Je ne vous interromprai pas. Vous a-t-on jamais interrompu ?

— Oui.

— Non.

— Si.

— Quand ?

— Jamais. Madame, Hadgi-Stavros a tous ses fonds placés chez MM. Barley et Cie.

— Chez nous !

— Cavendish-Square, 31, à Londres. Mercredi dernier, il a dicté devant nous une lettre d’affaires à l’adresse de M. Barley.

— Et vous ne m’avez pas dit cela plus tôt !

— Vous ne m’en avez jamais laissé le temps.

— Mais c’est monstrueux ! Votre conduite est inexplicable ! Nous serions en liberté depuis six jours. Je serais allée droit à lui ; je lui aurais dit nos relations…

— Et il vous aurait demandé deux ou trois cent mille francs ! Croyez-moi, madame, le mieux est de ne rien lui dire du tout. Payez votre rançon ; faites-vous donner un reçu, et dans quinze jours envoyez-lui un compte courant avec la mention suivante :

« Item, 100.000 francs remis personnellement par Mme Simons, notre associée, contre reçu. »

De cette façon, vous rentrez dans votre argent, sans le secours de la gendarmerie. Est-ce clair ? »

Je levai les yeux et je vis le joli sourire de Mary-Ann, tout radieux de reconnaissance. Mme Simons haussait furieusement les épaules et ne semblait émue que de dépit.

« En vérité, me dit-elle, vous êtes un homme surprenant ! Vous êtes venu nous proposer une évasion acrobatique lorsque nous avions un moyen si simple de nous échapper ! Et vous savez cela depuis mercredi matin ! Je ne vous pardonnerai jamais de ne pas nous l’avoir dit le premier jour.

— Mais, madame, veuillez vous rappeler que je vous priais d’écrire à monsieur votre frère pour lui demander cent quinze mille francs.

— Pourquoi cent quinze ?

— Je veux dire cent mille.

— Non ; cent quinze. C’est trop juste. Êtes-vous bien sûr que ce Stavros ne nous retiendra pas ici lorsqu’il aura reçu l’argent ?

— Je vous en réponds. Les brigands sont les seuls Grecs qui ne manquent jamais à leur parole. Vous comprenez que s’il leur arrivait une fois de garder les prisonniers après avoir touché la rançon, personne ne se rachèterait plus.

— Il est vrai. Mais quel singulier Allemand vous faites, de n’avoir pas parlé plus tôt !

— Vous m’avez toujours coupé la parole.

— Il fallait parler quand même !

— Mais, madame…

— Taisez-vous ? et conduisez-nous à ce maudit Stavros. »

Le Roi déjeunait d’un rôti de tourterelles, sous son arbre de justice, avec les officiers valides qui lui restaient encore. Sa toilette était faite : il avait lavé le sang de ses mains et changé d’habit. Il cherchait avec ses convives le moyen le plus de combler les vides que la mort avait faits dans ses rangs. Vasile, qui était de Janina, offrait d’aller lever trente hommes en Épire, où la surveillance des autorités turques a mis plus de mille brigands en retrait d’emploi. Un Laconien voulait qu’on acquît à beaux deniers comptants la petite bande du Spartiate Pavlos, qui exploitait la province du Magne, dans le voisinage de Calamata. Le Roi, toujours des idées anglaises, pensait à organiser un recrutement par force et à enlever tous les bergers de l’Attique. Ce système semblait d’autant plus avantageux qu’il n’entraînait aucun , et qu’on gagnait les troupeaux par-dessus le marché.

Interrompu au milieu de la délibération, Hadgi-Stavros fit à ses prisonnières un accueil . Il n’offrit pas même un verre d’eau à Mme Simons, et comme elle n’avait point déjeuné, elle fut sensible à cet oubli des convenances. Je pris la parole au nom des Anglaises, et, en l’absence du Corfiote, le Roi fut bien forcé de m’accepter pour intermédiaire. Je lui dis qu’après le désastre de la veille il serait content d’apprendre la détermination de Mme Simons ; qu’elle avait résolu de payer, dans le plus bref délai, sa rançon et la mienne ; que les fonds seraient versés le lendemain, soit à la Banque d’Athènes, soit en tout autre lieu qu’il lui plairait de désigner, contre son reçu.

« Je suis bien aise, dit-il, que ces femmes aient renoncé à convoquer l’armée grecque à leur secours. Dites-leur qu’on leur remettra, pour la seconde fois, tout ce qu’il faut pour écrire, mais qu’elles n’abusent plus de ma confiance ! qu’elles ne m’attirent pas les soldats ici ! Au premier pompon qui paraît dans la montagne, je leur fais couper la tête. Je le jure par la Vierge du Mégaspiléon, qui fut sculptée de la propre main de saint Luc !

— N’ayez aucun doute. J’engage la parole de ces dames et la mienne. Où voulez-vous que les fonds soient déposés ?

— A la Banque nationale de Grèce. C’est la seule qui n’ait pas encore fait .

— Avez-vous un homme sûr pour porter la lettre ?

— J’ai le bon vieillard. On va le faire appeler. Quelle heure est-il ? Neuf heures du matin. Le révérend n’a pas encore assez bu pour être gris.

— Va pour le moine ! Lorsque le frère de Mme Simons aura versé la somme et pris votre reçu, le moine viendra vous en porter la nouvelle.

— Quel reçu ? Pourquoi un reçu ? Je n’en ai jamais donné. Quand vous serez tous en liberté, on verra bien que vous m’avez payé ce qui m’était dû.

— Je croyais qu’un homme comme vous devait traiter les affaires à la mode d’Europe. En bonne administration…

— Je traite les affaires à ma guise, et je suis trop vieux pour changer la méthode.

— Comme il vous plaira. Je vous demandais cela dans l’intérêt de Mme Simons. Elle est tutrice de sa fille mineure, et elle lui devra compte de la totalité de sa fortune.

— Qu’elle s’arrange ! Je me soucie de ses intérêts comme elle des miens. Quand elle payerait pour sa fille, le grand malheur ! Je n’ai jamais regretté ce que je débourse pour Photini. Voici du papier, de l’encre et des roseaux. Soyez assez bon pour surveiller la rédaction de la lettre. Il y va de votre tête aussi. »

Je me levai tout et je suivis ces dames qui devinaient ma confusion sans en pénétrer la cause. Mais une inspiration soudaine me fit revenir sur mes pas. Je dis au Roi : « Décidément, vous avez bien fait de refuser le reçu, et j’ai eu tort de le demander. Vous êtes plus sage que moi ; la jeunesse est imprudente.

— Qu’est-ce à dire ?

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