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Chapitre 5

Les gendarmes

Edmond About

Part 3 of 97 min6 words to learn

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Mary-Ann fit observer à son tour qu’il lui répugnait de quitter ses pendants d’oreilles.

« Mademoiselle, répliqua le galant capitaine, vous êtes assez belle pour n’avoir pas besoin de . Vous vous passerez mieux de que vos joyaux ne se passeront de vous.

— Vous êtes trop bon, monsieur, mais mon nécessaire est un meuble indispensable. Qui dit nécessaire dit chose dont on ne saurait se passer.

— Vous avez mille fois raison, mademoiselle ; aussi je vous supplie de ne pas insister sur ce point. Ne redoublez point le regret que j’ai déjà de dépouiller légalement deux personnes aussi distinguées. Hélas ! mademoiselle, nous autres militaires, nous sommes les esclaves de la , les instruments de la loi, les hommes du devoir. Daignez accepter mon bras, j’aurai l’honneur de vous conduire jusqu’à votre tente. Là, nous procéderons à l’inventaire, si vous voulez bien le permettre. »

Je n’avais pas perdu un mot de tout ce dialogue, et je m’étais contenu jusqu’à la fin ; mais quand je vis ce de gendarme offrir son bras à Mary-Ann pour la dévaliser poliment, je me sentis bouillir, et je marchai droit à lui pour lui dire son fait. Il dut lire dans mes yeux l’exorde de mon discours, car il me lança un regard menaçant, abandonna ces dames sur l’escalier de leur chambre, plaça une sentinelle à la porte et revint à moi en disant : « A nous deux ! »

Il m’entraîna, sans ajouter un mot, jusqu’au fond du cabinet du Roi. Là, il se campa devant moi, me regarda entre les yeux et me dit :

« Monsieur, vous entendez l’anglais ? »

Je confessai ma science. Il reprit :

« Vous savez le grec aussi ?

— Oui, monsieur.

— Alors, vous êtes trop savant. Comprenez-vous mon parrain qui s’amuse à raconter nos affaires devant vous ? Passe encore pour les siennes ; il n’a pas besoin de se cacher. Il est Roi, il ne relève que de son sabre. Mais moi, que diable ! mettez-vous à ma place. Ma position est délicate, et j’ai bien des choses à ménager. Je ne suis pas riche ; je n’ai que ma solde, l’estime de mes chefs et l’amitié des brigands. L’ d’un voyageur peut me faire perdre les deux tiers de ma fortune.

— Et vous comptez que je garderai le secret sur vos infamies !

— Lorsque je compte sur quelque chose, monsieur, ma confiance est bien rarement trompée. Je ne sais pas si vous sortirez vivant de ces montagnes, et si votre rançon sera jamais payée. Si mon parrain doit vous couper la tête, je suis tranquille, vous ne causerez pas. Si, au contraire, vous repassez par Athènes, je vous conseille en ami de vous taire sur ce que vous avez vu. Imitez la discrétion de feu Mme la duchesse de Plaisance, qui fut arrêtée par Bibichi et qui mourut dix ans plus tard sans avoir conté à personne les détails de son aventure. Connaissez-vous un proverbe qui dit : « La langue coupe la tête » ? Méditez-le sérieusement, et ne vous mettez point dans le cas d’en vérifier l’exactitude.

— La menace…

— Je ne vous menace pas, monsieur. Je suis un homme trop bien élevé pour m’emporter à des menaces : je vous avertis. Si vous bavardiez, ce n’est pas moi qui me vengerais. Mais tous les hommes de ma compagnie ont un culte pour leur capitaine. Ils prennent mes intérêts plus chaudement que moi-même, et ils seraient impitoyables, à mon grand regret, pour l’imprudent qui m’aurait causé quelque ennui.

— Que craignez-vous, si vous avez tant de complices ?

— Je ne crains rien des Grecs, et, en temps ordinaire, j’insisterais moins fortement sur mes recommandations. Nous avons bien parmi nos chefs quelques qui prétendent qu’on doit traiter les brigands comme des Turcs ; mais je trouverais aussi des défenseurs convaincus si l’affaire devait se débattre en famille. Le mal est que les diplomates pourraient s’en mêler et que la présence d’une armée étrangère nuirait sans doute au succès de ma cause. S’il m’arrivait malheur par votre faute, voyez, monsieur, à quoi vous seriez exposé ! On ne fait pas quatre pas dans le royaume sans rencontrer un gendarme. La route d’Athènes au Pirée est sous la surveillance de ces mauvaises têtes, et un accident est bientôt arrivé.

— C’est bien, monsieur, j’y réfléchirai.

— Vous me promettez le secret ?

— Vous n’avez rien à me demander, et je n’ai rien à vous promettre. Vous m’avertissez du danger des indiscrétions. J’en prends note, et je me le tiens pour dit.

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