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Chapitre 5

Les gendarmes

Edmond About

Part 1 of 99 min5 words to learn

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Le Roi ne paraissait pas fort ému. Cependant ses sourcils étaient plus rapprochés qu’à l’ordinaire, et les rides de son front formaient un angle aigu entre les deux yeux. Il demanda au nouveau venu :

« Par où montent-ils ?

— Par Castia.

— Combien de compagnies ?

— Une.

— Laquelle ?

— Je ne sais.

— Attendons. »

Un second messager arrivait à toutes jambes pour donner l’alarme. Hadgi-Stavros lui cria du plus loin qu’il le vit : « Est-ce la compagnie de Périclès ? »

Le brigand répondit : « Je n’en sais rien ; je ne sais pas lire les numéros. » Un coup de feu retentit dans le lointain. « Chut ! » fit le Roi en tirant sa montre. L’assemblée observa un silence religieux. Quatre coups de fusil se succédèrent de minute en minute. Le dernier fut suivi d’une détonation violente qui ressemblait à un feu de peloton. Hadgi-Stavros remit en souriant sa montre dans sa poche.

« C’est bien, dit-il ; rentrez les bagages au dépôt, et servez-nous du vin d’Égine ; c’est la compagnie de Périclès. »

Il m’aperçut dans mon coin, juste au moment où il achevait sa phrase. Il m’appela d’un ton :

« Venez, monsieur l’Allemand, vous n’êtes pas de trop. Il est bon de se lever matin : on voit des choses curieuses. Votre soif est-elle éveillée ? Vous boirez un verre de vin d’Égine avec nos braves gendarmes. »

Cinq minutes plus tard on apporta trois outres énormes, tirées de quelque magasin secret. Une sentinelle vint dire au Roi :

« Bonne nouvelle ! les gendarmes de Périclès ! »

Quelques brigands s’empressèrent au-devant de la troupe. Le Corfiote, beau parleur, courut le capitaine. Bientôt on entendit le tambour ; on vit poindre le drapeau bleu, et soixante hommes bien armés défilèrent sur deux rangs jusqu’au cabinet d’Hadgi-Stavros. Je reconnus M. Périclès pour l’avoir admiré à la promenade de Patissia. C’était un jeune officier de trente-cinq ans, brun, coquet, aimé des dames, beau valseur à la cour, et portant avec grâce les épaulettes de fer-blanc. Il remit son sabre au fourreau, courut au Roi des montagnes et l’embrassa sur la bouche en lui disant : « Bonjour, parrain !

— Bonjour, petit, répondit le Roi en lui caressant la joue du revers de la main. Tu t’es toujours bien porté ?

— Merci. Et toi ?

— Comme tu vois. Et la famille ?

— Mon oncle l’évêque a les fièvres.

— Amène-le moi ici, je le guérirai. Le préfet de police va mieux ?

— Un peu ; il te dit bien des choses ; le ministre aussi.

— Quoi de nouveau ?

— Bal au palais pour le 15. C’est décidé : le Siècle l’a dit.

— Tu danses donc toujours ? Et que fait-on à la Bourse ?

— Baisse sur toute la ligne.

— Bravo ! As-tu des lettres pour moi ?

— Oui ; les voici. Photini n’était pas prête. Elle t’écrira par la poste.

— Un verre de vin… A ta santé, petit !

— Dieu te bénisse, parrain ! Quel est ce Franc qui nous écoute ?

— Rien : un Allemand sans conséquence. Tu ne sais rien à faire pour nous ?

— Le payeur général envoie vingt mille francs à Argos. Les fonds passeront demain soir par les roches Scironiennes.

— J’y serai. Faut-il beaucoup de monde ?

— Oui : la caisse est escortée de deux compagnies.

— Bonnes ou mauvaises ?

— Détestables. Des gens à se faire tuer.

— Je prendrai tout mon monde. En mon absence, tu garderas nos prisonniers.

— Avec plaisir. A propos, j’ai les ordres les plus sévères. Tes Anglaises ont écrit à leur ambassadeur. Elles appellent l’armée entière à leur secours.

— Et c’est moi qui leur ai fourni le papier ! Ayez donc confiance aux gens.

— Il faudra écrire mon rapport en conséquence. Je leur raconterai une bataille .

— Nous rédigerons cela ensemble.

— Oui. Cette fois, parrain, c’est moi qui remporte la victoire.

— Non !

— Si ! J’ai besoin d’être décoré.

— Tu le seras un autre jour. Quel insatiable ! Il n’y a pas un an que je t’ai fait capitaine !

— Mais comprends donc, cher parrain, que tu as intérêt à te laisser vaincre. Lorsqu’on saura que ta bande est dispersée, la confiance renaîtra, les voyageurs viendront et tu feras des affaires d’or.

— Oui, mais si je suis vaincu, la Bourse montera, et je suis à la baisse.

— Tu m’en diras tant ! Au moins, laisse-moi te massacrer une douzaine d’hommes !

— Soit. Cela ne fera de mal à personne. De mon côté, il faut que je t’en tue dix.

— Comment ? On verra bien à notre retour que la compagnie est au complet.

— Du tout. Tu les laisseras ici ; j’ai besoin de recrues.

— En ce cas, je te recommande le petit Spiro, mon adjudant. Il sort de l’école des Évelpides, il a de l’instruction et de l’intelligence. Le pauvre garçon ne touche que soixante-dix-huit francs par mois, et ses parents ne sont pas heureux. S’il reste dans l’armée, il ne sera pas sous-lieutenant avant cinq ou six ans ; les cadres sont encombrés Mais qu’il se fasse remarquer dans ta troupe, on lui offrira de le corrompre, et il aura sa nomination dans six mois.

— Va pour le petit Spiro ! Sait-il le français !

— Passablement.

— Je le garderai peut-être. S’il faisait mon affaire, je l’intéresserais dans l’entreprise ; il deviendrait actionnaire. Tu remettras à qui de droit notre compte rendu de l’année. Je donne 82 pour 100.

— Bravo ! mes huit actions m’auront plus rapporté que ma solde de capitaine. Ah ! parrain, quel métier que le mien !

— Que veux-tu ? Tu serais brigand, sans les idées de ta mère. Elle a toujours prétendu que tu manquais de vocation. A ta santé ! A la vôtre, monsieur l’Allemand ! Je vous présente mon filleul, le capitaine Périclès, un charmant jeune homme qui sait plusieurs langues, et qui voudra bien me remplacer auprès de vous pendant mon absence. Mon cher Périclès, je te présente monsieur, qui est docteur et qui vaut quinze mille francs. Croirais-tu que ce grand docteur-là, tout docteur qu’il est, n’a pas encore su faire payer sa rançon par nos Anglaises ! Le monde , petit : il valait mieux de mon temps. »

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