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Chapitre 4

Hadgi-Stavros

Edmond About

Part 9 of 148 min6 words to learn

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Le traité conclu, je m’établis dans un coin pour donner la chasse à mon gibier domestique. Mais à peine avais-je sonné le premier hallali, que les curieux reparurent à l’horizon, sous prétexte de nous apporter les tentes. Mme Simons jeta les hauts cris en voyant que sa maison se composait d’une simple bande de feutre grossier, pliée par le milieu, fixée à terre par les bouts, et ouverte au vent de deux côtés. Le Corfiote jurait que nous serions logés comme des princes, sauf le cas de pluie ou de grand vent. La troupe entière se mit en devoir de planter les piquets, de dresser nos lits et d’apporter les couvertures. Chaque lit se composait d’un tapis couvert d’un gros manteau de poil de chèvre. A six heures, le Roi vint s’assurer par ses yeux que nous ne manquions de rien. Mme Simons, plus courroucée que jamais, répondit qu’elle manquait de tout. Je demandai formellement l’exclusion de tous les visiteurs inutiles. Le Roi établit un règlement sévère, qui ne fut jamais suivi. Discipline est un mot français bien difficile à traduire en grec.

Le Roi et ses sujets se retirèrent à sept heures, et l’on nous servit le souper. Quatre de bois résineux éclairaient la table. Leur lumière rouge et fumeuse colorait étrangement la figure un peu pâle de Mlle Simons. Ses yeux semblaient s’éteindre et se rallumer au fond de leurs orbites, comme les phares à feu tournant. Sa voix, brisée par la fatigue, reprenait par intervalles un éclat singulier. En l’écoutant, mon esprit s’égarait dans le monde surnaturel, et il me venait je ne sais quelles des contes fantastiques. Un rossignol chanta, et je crus voir sa chanson argentine sur les lèvres de Mary-Ann. La journée avait été rude pour tous, et moi-même, qui vous ai donné des preuves éclatantes de mon appétit, je reconnus bientôt que je n’avais faim que de sommeil. Je souhaitai le bonsoir à ces dames, et je me retirai sous ma tente. Là, j’oubliai en un instant rossignol, danger, rançon, piqûres ; je fermai les yeux à double tour, et je dormis.

Une fusillade épouvantable m’éveilla en . Je me levai si brusquement, que je donnai de la tête contre un des piquets de ma tente. Au même instant, j’entendis deux voix de femmes qui criaient : « Nous sommes sauvées ! Les gendarmes ! » Je vis deux ou trois fantômes courir confusément à travers la nuit. Dans ma joie, dans mon trouble, j’embrassai la première ombre qui passa à ma portée : c’était le Corfiote.

« Halte-là ! cria-t-il ; où courez-vous, s’il vous plaît ?

— Chien de voleur, répondis-je en essuyant ma bouche, je vais voir si les gendarmes auront bientôt fini de fusiller tes camarades. »

Mme Simons et sa fille, guidées par ma voix, arrivèrent auprès de nous. Le Corfiote nous dit :

« Les gendarmes ne voyagent pas aujourd’hui. C’est l’Ascension et le 1er mai : double fête. Le bruit qui vous avez entendu est le signal des réjouissances. Il est minuit passé ; jusqu’à demain à pareille heure, nos compagnons vont boire du vin, manger de la viande, danser la romaïque et brûler de la poudre. Si vous vouliez voir ce beau spectacle, vous me feriez plaisir. Je vous garderais plus agréablement autour du rôti qu’au bord de la fontaine.

— Vous mentez ! dit Mme Simons. C’est les gendarmes !

— Allons-y voir, » ajouta Mary-Ann.

Je les suivis. Le vacarme était si grand, qu’à vouloir dormir on eût perdu sa peine. Notre guide nous fit traverser le cabinet du Roi et nous montra le camp des voleurs éclairé comme par un incendie. Des pins entiers flambaient d’espace en espace. Cinq ou six groupes assis autour du feu rôtissaient des agneaux embrochés dans des bâtons. Au milieu de la foule, un ruban de danseurs serpentait lentement au son d’une musique effroyable. Les coups de fusil partaient dans tous les sens. Il en vint un dans notre direction, et j’entendis siffler une balle à quelques pouces de mon oreille. Je priai ces dames de doubler le pas, espérant qu’auprès du Roi nous serions plus loin du danger. Le Roi, assis sur son éternel tapis, présidait avec aux divertissements de son peuple. Autour de lui, les outres se vidaient comme de simples bouteilles ; les agneaux se découpaient comme des perdrix ; chaque convive prenait un gigot ou une épaule et l’emportait à pleine main. L’orchestre était composé d’un tambourin sourd et d’un flageolet criard : le tambourin était devenu sourd à force d’entendre crier le flageolet. Les danseurs avaient ôté leurs souliers pour être plus agiles. Ils se sur place et faisaient craquer leurs os en mesure, ou à peu près. De temps en temps, l’un d’eux quittait le bal, avalait une coupe de vin, mordait dans un morceau de viande, tirait un coup de fusil, et retournait à la danse. Tous ces hommes, excepté le Roi, buvaient, mangeaient, hurlaient et sautaient : je n’en vis pas rire un seul.

Hadgi-Stavros s’excusa galamment de nous avoir éveillés.

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