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Mme Simons ne tarda pas à perdre patience ; elle s’ennuyait d’être examinée de si près par ces mangeurs de fromage qui ne lui offraient point à déjeuner. Tout le monde n’aime pas à se donner en spectacle. Le rôle de curiosité vivante déplaisait fort à la bonne dame, quoiqu’elle eût pu le remplir avantageusement dans tous les pays du globe. Quant à Mary-Ann, elle tombait de fatigue. Une course de six heures, la faim, l’émotion, la surprise, avaient eu bon marché de cette créature délicate. Figurez-vous une jeune miss élevée dans la ouate, habituée à marcher sur les tapis des salons ou sur le raygrass des plus beaux parcs. Ses bottines étaient déjà déchirées par les du chemin, et les buissons avaient frangé le bas de sa robe. Elle avait pris du thé la veille, dans les salons de la légation d’Angleterre, en feuilletant les admirables albums de M. Wyse : elle se voyait transportée sans transition au milieu d’un paysage affreux et d’une horde de sauvages, et elle n’avait pas la consolation de se dire : « C’est un rêve » car elle n’était ni couchée, ni assise, mais debout, au grand désespoir de ses petits pieds.
Une nouvelle troupe survint, qui rendit notre position intolérable. Ce n’était pas une troupe de brigands ; c’était bien pis. Les Grecs portent sur eux toute une ménagerie de petits animaux agiles, capricieux, , qui leur tiennent compagnie nuit et jour, les occupent jusque dans le sommeil, et, par leurs bonds et leurs piqûres, accélèrent le mouvement des esprits et la circulation du sang. Les puces des brigands, dont je puis vous montrer quelques échantillons dans ma collection entomologique, sont plus rustiques, plus fortes et plus agiles que celles des citadins : le grand air a des vertus si puissantes ! Mais je m’aperçus trop tôt qu’elles n’étaient pas contentes de leur sort et qu’elles trouvaient plus de régal sur la peau fine d’un jeune Allemand que sur le cuir tanné de leurs maîtres. Une émigration armée se dirigea sur mes jambes. Je sentis d’abord une vive autour des chevilles : c’était la déclaration de guerre. Dix minutes plus tard, une division d’avant-garde se jeta sur le mollet droit. J’y portai vivement la main. Mais, à la faveur de cette diversion, l’ennemi s’avançait à marches forcées vers mon aile gauche et prenait position sur les hauteurs du genou. J’étais débordé, et toute résistance devenait inutile. Si j’avais été seul, dans un coin écarté, j’aurais tenté avec quelque succès la guerre d’escarmouches. Mais la belle Mary-Ann était devant moi, rouge comme une cerise, et tourmentée peut-être aussi par quelque ennemi secret. Je n’osais ni me plaindre ni me défendre ; je dévorai héroïquement mes douleurs sans lever les yeux sur Miss Simons ; et je souffrais pour elle un martyre dont on ne me saura jamais gré. Enfin, à bout de patience et décidé à me soustraire par la fuite au flot montant des invasions, je demandai à comparaître devant le Roi. Ce mot rappela nos guides à leur devoir. Ils demandèrent où était Hadgi-Stavros. On leur répondit qu’il travaillait dans ses bureaux.
« Enfin, dit Mme Simons, je pourrai donc m’asseoir dans un fauteuil. »
Elle prit mon bras, offrit le sien à sa fille, et marcha d’un pas dans la direction où la foule nous conduisait. Les bureaux n’étaient pas loin du camp, et nous y fûmes en moins de cinq minutes.
Les bureaux du Roi ressemblaient à des bureaux comme le camp des voleurs ressemblait à un camp. On n’y voyait ni tables, ni chaises, ni mobilier d’aucune sorte. Hadgi-Stavros était assis en tailleur, sur un tapis carré, à l’ombre d’un sapin. Quatre secrétaires et deux domestiques se groupaient autour de lui. Un jeune garçon de seize à dix-huit ans s’occupait à remplir, à allumer et à nettoyer le chibouk du maître. Il portait à la ceinture un sac à tabac, brodé d’or et de perles fines, et une pince d’argent destinée à prendre les charbons. Un autre serviteur passait la journée à préparer les tasses de café, les verres d’eau et les sucreries destinés à rafraîchir la bouche royale. Les secrétaires, assis à cru sur le rocher, écrivaient sur leurs genoux avec des roseaux taillés. Chacun d’eux avait à portée de la main une longue boîte de cuivre contenant les roseaux, le canif et l’écritoire. Quelques cylindres de fer-blanc, pareils à ceux où nos soldats roulent leur congé, servaient de dépôt des archives. Le papier n’était pas indigène, et pour cause. Chaque feuille portait le mot BATH en majuscules.
Le Roi était un beau vieillard, merveilleusement conservé, droit, maigre, souple comme un ressort, propre et luisant comme un sabre neuf. Ses longues moustaches blanches pendaient sous le menton comme deux stalactites de marbre. Le reste du visage était scrupuleusement rasé, le crâne nu jusqu’à l’occiput, où une grande tresse de cheveux blancs s’enroulait sous le bonnet. L’expression de ses traits me parut calme et réfléchie. Une paire de petits yeux bleu clair et un menton carré annonçaient une volonté . Sa figure était longue, et la disposition des rides l’allongeait encore. Tous les plis du front se brisaient par le milieu et semblaient se diriger vers la rencontre des sourcils ; deux sillons larges et profonds descendaient perpendiculairement à la commissure des lèvres, comme si le poids des moustaches eût entraîné les muscles de la face. J’ai vu bon nombre de ; j’en ai même disséqué un qui aurait attrapé la centaine si la diligence d’Osnabruck ne lui eût passé sur le corps ; mais je ne me souviens pas d’avoir observé une vieillesse plus verte et plus robuste que celle d’Hadgi-Stavros.
Il portait l’habit de Tino et de toutes les îles de l’Archipel. Son bonnet rouge formait un large pli à sa base autour du front. Il avait la veste de drap noir, soutachée de soie noire, l’immense pantalon bleu qui absorbe plus de vingt mètres de cotonnade, et les grandes bottes en cuir de Russie, souple et solide. La seule richesse de son costume était une ceinture brodée d’or et de pierreries, qui pouvait valoir deux ou trois mille francs. Elle enserrait dans ses plis une bourse de cachemire brodée, un cangiar de Damas dans un fourreau d’argent, un long pistolet monté en or et en rubis, et la baguette assortissante.
