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— Je me suis rendu, avec mes quinze hommes, au ravin des Hirondelles, sur la route de Thèbes. J’ai rencontré un détachement de la ligne : vingt-cinq soldats.
— Où sont leurs fusils ?
— Je les leur ai laissés. Tous fusils à piston qui ne nous auraient pas servi, faute de capsules.
— Bon. Ensuite ?
— C’était jour de marché : j’ai arrêté ceux qui revenaient.
— Combien ?
— Cent quarante-deux personnes.
— Et tu rapportes ?
— Mille six francs quarante-trois centimes.
— Sept francs par tête ! C’est peu.
— C’est beaucoup. Des paysans !
— Ils n’avaient donc pas vendu leurs denrées ?
— Les uns avaient vendu, les autres avaient acheté. »
Le Corfiote ouvrit un sac pesant qu’il portait sous le bras ; il en répandit le contenu devant les secrétaires, qui se mirent à compter la somme. La recette se composait de trente ou quarante piastres mexicaines, de quelques poignées de zwanzigs autrichiens et d’une énorme quantité de billon. Quelques papiers chiffonnés se poursuivaient au milieu de la monnaie.
« Tu n’as pas de bijoux ? demanda le Roi.
— Non.
— Il n’y avait donc pas de femmes ?
— Je n’ai rien trouvé qui valût la peine d’être rapporté.
— Qu’est-ce que je vois à ton doigt ?
— Une bague.
— En or ?
— Ou en cuivre ; je n’en sais rien.
— D’où vient-elle ?
— Je l’ai achetée il y a deux mois.
— Si tu l’avais achetée, tu saurais si elle est en cuivre ou en or. Donne-la ! »
Le Corfiote se dépouilla de mauvaise grâce. La bague fut immédiatement encaissée dans un petit coffre plein de bijoux.
« Je te pardonne, dit le Roi, en faveur de ta mauvaise éducation. Les gens de ton pays déshonorent le vol en y mêlant la . Si je n’avais que des Ioniens dans ma troupe, je serais obligé de faire mettre des tourniquets sur les chemins, comme aux portes de l’Exposition de Londres, pour compter les voyageurs et recevoir l’argent. A un autre ! »
Celui qui vint ensuite était un gros garçon bien portant, de la physionomie la plus . Ses yeux ronds, à fleur de tête, respiraient la et la bonhomie. Ses lèvres entr’ouvertes laissaient voir, à travers leur sourire, deux rangées de dents magnifiques ; il me séduisit au premier coup d’œil, et je me dis que, s’il s’était en mauvaise compagnie, il ne manquerait pas de rentrer un jour ou l’autre dans le bon chemin. Ma figure lui plut aussi, car il me salua très poliment avant de s’asseoir devant le Roi.
Hadgi-Stavros lui dit : « Qu’as-tu fait, mon Vasile ?
— Je suis arrivé hier soir avec mes six hommes à Pigadia, le village du sénateur Zimbélis.
— Bien.
— Zimbélis était absent, comme toujours ; mais ses parents, ses fermiers et ses locataires étaient tous chez eux, et couchés.
— Bien.
— Je suis entré au khan ; j’ai réveillé le khangi ; je lui ai acheté vingt-cinq bottes de paille, et, pour paiement, je l’ai tué.
— Bien.
— Nous avons porté la paille au pied des maisons, qui sont toutes en planches ou en osier, et nous avons mis le feu en sept endroits à la fois. Les allumettes étaient bonnes : le vent venait du nord, tout a pris.
— Bien.
— Nous nous sommes retirés doucement vers les puits. Tout le village s’est éveillé à la fois en criant. Les hommes sont venus avec leurs seaux de cuir pour chercher de l’eau. Nous en avons noyé quatre que nous ne connaissions pas ; les autres se sont sauvés.
— Bien.
— Nous sommes retournés au village. Il n’y avait plus personne qu’un enfant oublié par ses parents et qui criait comme un petit corbeau tombé du nid. Je l’ai jeté dans une maison qui brûlait, et il n’a plus rien dit.
— Bien.
— Alors nous avons pris des tisons et nous avons mis le feu aux oliviers. La chose a bien réussi. Nous nous sommes remis en route vers le camp ; nous avons soupé et couché à moitié chemin, et nous sommes rentrés à neuf heures, tous bien portants, sans une brûlure.
— Bien. Le sénateur Zimbélis ne fera plus de discours contre nous. A un autre ! »
Vasile se retira en me saluant aussi poliment que la première fois ; mais je ne lui rendis pas son salut.
Il fut aussitôt remplacé par le grand diable qui nous avait pris. Par un singulier caprice du hasard, le premier auteur du drame où j’étais appelé à jouer un rôle se nommait Sophoclis. Au moment où il commença son rapport, je sentis quelque chose de froid couler dans mes veines. Je suppliai Mme Simons de ne pas risquer une parole imprudente. Elle me répondit qu’elle était Anglaise et qu’elle savait se conduire. Le Roi nous pria de nous taire et de laisser la parole à l’orateur.
Il étala d’abord les biens dont il nous avait dépouillés, puis il tira de sa ceinture quarante ducats d’Autriche, qui faisaient une somme de quatre cent soixante-dix francs, au cours de 11 fr. 75.
« Les ducats, dit-il, viennent du village de Castia ; le reste m’a été donné par les milords. Tu m’avais dit de battre les environs ; j’ai commencé par le village.
— Tu as mal fait, répondit le Roi. Les gens de Castia sont nos voisins, il fallait les laisser. Comment vivrons-nous en sûreté, si nous nous faisons des ennemis à notre porte ? D’ailleurs, ce sont de braves gens, qui peuvent nous donner un coup de main à l’occasion.
— Oh ! je n’ai rien pris aux charbonniers ! Ils ont disparu dans les bois sans me laisser le temps de leur parler. Mais le parèdre avait la goutte ; je l’ai trouvé chez lui.
— Qu’est-ce que tu lui as dit ?
— Je lui ai demandé de l’argent ; il a soutenu qu’il n’en avait pas. Je l’ai enfermé dans un sac avec son chat ; et je ne sais pas ce que le chat lui a fait, mais il s’est mis à crier que son trésor était derrière la maison, sous une grosse pierre. C’est là que j’ai trouvé les ducats.
— Tu as eu tort. Le parèdre tout le village contre nous.
— Oh non ! En le quittant, j’ai oublié d’ouvrir le sac, et le chat doit lui avoir mangé les yeux.
— A la bonne heure !… Mais entendez-moi bien tous : je ne veux pas qu’on inquiète nos voisins. Retire-toi. »
Notre interrogatoire allait commencer. Hadgi-Stavros, au lieu de nous faire comparaître devant lui, se leva gravement et vint s’asseoir à terre auprès de nous. Cette marque de nous parut d’un favorable augure. Mme Simons se mit en devoir de l’interpeller de la bonne sorte. Pour moi, prévoyant trop bien ce qu’elle pourrait dire, et connaissant l’intempérance de sa langue, j’offris au Roi mes services en qualité d’interprète. Il me remercia froidement et appela le Corfiote, qui savait l’anglais.
