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Chapitre 4

Hadgi-Stavros

Edmond About

Part 8 of 149 min6 words to learn

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— Il me faut des vêtements, du linge, des serviettes de toilette, du savon, un miroir, des peignes, des odeurs, un métier à tapisserie, un…

— C’est beaucoup de choses, madame, et pour vous trouver tout cela, nous serions forcés de prendre Athènes. Mais on fera pour le mieux. Comptez sur moi et ne comptez pas trop sur les gendarmes.

— Que Dieu ait pitié de nous ! dit Mary-Ann.

Un écho vigoureux répondit : Kyrie eleison. C’était le bon vieillard qui venait nous faire une visite et qui chantait en marchant pour se tenir en haleine. Il nous salua cordialement, déposa sur l’herbe un vase plein de miel et s’assit auprès de nous. « Prenez et mangez, nous dit-il : mes abeilles vous offrent le dessert. »

Je lui serrai la main ; Mme Simons et sa fille se détournèrent avec dégoût. Elles s’obstinaient à voir en lui un complice des brigands. Le pauvre bonhomme n’avait pas tant de malice. Il ne savait que chanter ses prières, soigner ses petites bêtes, vendre sa récolte, encaisser les revenus du couvent et vivre en paix avec tout le monde. Son intelligence était bornée, sa science nulle, sa conduite innocente comme celle d’une machine bien réglée. Je ne crois pas qu’il sût distinguer clairement le bien du mal, et qu’il mît une grande différence entre un voleur et un honnête homme. Sa sagesse consistait à faire quatre repas tous les jours et à se tenir prudemment entre deux vins, comme le poisson entre deux eaux. C’était d’ailleurs un des meilleurs moines de son ordre.

Je fis honneur au présent qu’il nous avait apporté. Ce miel à demi-sauvage ressemblait à celui que vous mangez en France comme la chair d’un chevreuil à la viande d’un agneau. On eût dit que les abeilles avaient distillé dans un alambic invisible tous les parfums de la montagne. J’oubliai, en mangeant ma tartine, que je n’avais qu’un mois pour trouver quinze mille francs ou mourir.

Le moine, à son tour, nous demanda la permission de se rafraîchir un peu, et, sans attendre une réponse, il prit la coupe et se versa . Il but successivement à chacun de nous. Cinq ou six brigands, attirés par la curiosité, se glissèrent dans la salle. Il les interpella par leur nom et but à chacun d’eux par esprit de justice. Je ne tardai pas à maudire sa visite. Une heure après son arrivée, la moitié de la bande était assise en cercle autour de notre table. En l’absence du Roi, qui faisait la sieste dans son cabinet, les brigands venaient, un à un, cultiver notre connaissance. L’un nous offrait ses services, l’autre nous apportait quelque chose, un autre s’introduisait sans prétexte et sans embarras, en homme qui se sent chez lui. Les plus familiers me priaient amicalement de leur raconter notre histoire ; les plus timides se tenaient derrière leurs camarades. Quelques-uns, après s’être rassasiés de notre vue, s’étendaient sur l’herbe et ronflaient sans coquetterie en présence de Mary-Ann. Et les puces montaient toujours, et la présence de leurs premiers maîtres les rendait si hardies, que j’en surpris trois ou quatre sur le dos de ma main. Impossible de leur disputer le droit de pâture : je n’étais plus un homme, mais un pré communal. En ce moment j’aurais donné les trois plus belles plantes de mon herbier pour un quart d’heure de solitude. Mme Simons et sa fille étaient trop discrètes pour me faire part de leurs impressions, mais elles prouvaient, par quelques involontaires, que nous étions en communauté d’idées. Je surpris même entre elles un regard désespéré qui signifiait clairement : les gendarmes nous délivreront des voleurs, mais qui nous défera des puces ? Cette plainte muette éveilla dans mon cœur un sentiment chevaleresque. J’étais à souffrir, mais voir le supplice de Mary-Ann était chose au-dessus de mes forces. Je me levai rapidement et je dis à nos :

« Allez-vous en tous ! Le Roi nous a logés ici pour vivre tranquilles jusqu’à l’arrivée de notre rançon. Le loyer nous coûte assez cher pour que nous ayons le droit de rester seuls. N’êtes-vous pas honteux de vous amasser autour d’une table, comme des chiens parasites ? Vous n’avez rien à faire ici. Nous n’avons pas besoin de vous ; nous avons besoin que vous n’y soyez pas. Croyez-vous que nous puissions nous enfuir ? Par où ? Par la cascade ? ou par le cabinet du Roi ? Laissez-nous donc en paix. Corfiote, chasse-les dehors, et je t’y aiderai, si tu veux ! »

Je joignis l’action à la parole. Je poussai les traînards, j’éveillai les dormeurs, je secouai le moine, je forçai le Corfiote à me venir en aide, et bientôt le troupeau des brigands, troupeau armé de poignards et de pistolets, nous céda la place avec une moutonnière, tout en , en faisant de petits pas, en résistant des épaules et en retournant la tête, à la façon des écoliers qu’on chasse en étude quand la fin de la récréation a sonné.

Nous étions seuls enfin, avec le Corfiote. Je dis à mistress Simons : « Madame, nous voici chez nous. Vous plaît-il que nous séparions l’appartement en deux ? Il ne me faut qu’un petit coin pour dresser ma tente. Derrière ces arbres, je ne serai pas trop mal, et tout le reste vous appartiendra. Vous aurez la fontaine sous la main, et ce voisinage ne vous gênera pas, puisque l’eau s’en va tomber en cascade au revers de la montagne.

Mes offres furent acceptées d’assez mauvaise grâce. Ces dames auraient voulu tout garder pour elles et m’envoyer dormir au milieu des brigands. Il est vrai que le cant britannique aurait gagné quelque chose à cette séparation, mais j’y aurais perdu la vue de Mary-Ann. Et d’ailleurs j’étais bien décidé à coucher loin des puces. Le Corfiote appuya ma proposition, qui rendait sa surveillance plus facile. Il avait ordre de nous garder nuit et jour. On convint qu’il dormirait auprès de ma tente. J’exigeai entre nous une distance de six pieds anglais.

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