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« Madame, dit le Roi à mistress Simons, vous semblez . Auriez-vous à vous plaindre des hommes qui vous ont conduite ici ?
— C’est une horreur ! dit-elle. Vos coquins m’ont arrêtée, jetée dans la poussière, dépouillée, et affamée.
— Veuillez agréer mes excuses. Je suis forcé d’employer des hommes sans éducation. Croyez, madame, que ce n’est pas sur mes ordres qu’ils ont agi ainsi. Vous êtes Anglaise ?
— Anglaise de Londres !
— Je suis allé à Londres ; je connais et j’estime les Anglais. Je sais qu’ils ont bon appétit, et vous avez pu remarquer que je me suis empressé de vous offrir des rafraîchissements. Je sais que les dames de votre pays n’aiment pas à courir dans les rochers, et je regrette qu’on ne vous ait pas laissée marcher à votre pas. Je sais que les personnes de votre nation n’emportent en voyage que les effets qui leur sont nécessaires, et je ne pardonnerai pas à Sophoclis de vous avoir dépouillée, surtout si vous êtes une personne de condition.
— J’appartiens à la meilleure société de Londres.
— Daignez reprendre ici l’argent qui est à vous. Vous êtes riche ?
— Assurément.
— Ce nécessaire n’est-il pas de vos bagages ?
— Il est à ma fille.
— Reprenez également ce qui est à mademoiselle votre fille. Vous êtes très riche ?
— Très riche.
— Ces objets n’appartiennent-ils point à monsieur votre fils ?
— Monsieur n’est pas mon fils ; c’est un Allemand. Puisque je suis Anglaise, comment pourrais-je avoir un fils allemand ?
— C’est trop juste. Avez-vous bien vingt mille francs de revenu ?
— Davantage.
— Un tapis à ces dames ! Êtes-vous donc riches à trente mille francs de rente ?
— Nous avons mieux que cela !
— Sophoclis est un que je corrigerai. Logothète, dis qu’on prépare le dîner de ces dames. Serait-il possible, madame, que vous fussiez millionnaire ?
— Je le suis.
— Et moi je suis confus de la manière dont on vous a traitée. Vous avez assurément de belles connaissances à Athènes ?
— Je connais le ministre d’Angleterre et si vous vous étiez permis !…
— Oh ! madame !… Vous connaissez aussi des commerçants, des banquiers ?
— Mon frère, qui est à Athènes, connaît plusieurs banquiers de la ville.
— J’en suis ravi. Sophoclis, viens ici ! Demande pardon à ces dames. »
Sophoclis marmotta entre ses dents je ne sais quelles excuses. Le Roi reprit :
« Ces dames sont des Anglaises de distinction ; elles ont plus d’un million de fortune ; elles sont reçues à l’ambassade d’Angleterre ; leur frère, qui est à Athènes, connaît tous les banquiers de la ville.
— A la bonne heure ! » s’écria Mme Simons. Le Roi poursuivit :
« Tu devais traiter ces dames avec tous les égards dus à leur fortune.
— Bien ! dit Mme Simons.
— Les conduire ici doucement.
— Pourquoi faire ? murmura Mary-Ann.
— Et t’abstenir de toucher à leur bagage. Lorsqu’on a l’honneur de rencontrer dans la montagne deux personnes du rang de ces dames, on les salue avec respect, on les amène au camp avec déférence, on les garde avec , et on leur offre poliment toutes les choses nécessaires à la vie, jusqu’à ce que leur frère ou leur ambassadeur nous envoie une rançon de cent mille francs. »
Pauvre Mme Simons ! chère Mary-Ann ! Elles ne s’attendaient ni l’une ni l’autre à cette conclusion. Pour moi, je n’en fus pas surpris. Je savais à quel rusé coquin nous avions affaire. Je pris hardiment la parole, et je lui dis à brûle-pourpoint : « Tu peux garder ce que tes hommes m’ont volé, car c’est tout ce que tu auras de moi. Je suis pauvre, mon père n’a rien, mes frères mangent souvent leur pain sec, je ne connais ni banquiers ni ambassadeurs, et si tu me nourris dans l’espoir d’une rançon, tu en seras pour tes frais, je te le jure ! »
Un murmure d’ s’éleva dans l’auditoire, mais le Roi parut me croire sur parole.
« S’il en est ainsi, me dit-il, je ne ferai pas la faute de vous garder ici malgré vous. J’aime mieux vous renvoyer à la ville. Madame vous confiera une lettre pour monsieur son frère, et vous partirez aujourd’hui même. Si cependant vous aviez besoin de rester un jour ou deux dans la montagne, je vous offrirais l’hospitalité ; car je suppose que vous n’êtes pas venu jusqu’ici avec cette grande boîte pour regarder le paysage. »
Ce petit discours me procura un soulagement notable. Je promenai autour de moi un regard de satisfaction. Le Roi, ses secrétaires et ses soldats me parurent beaucoup moins terribles ; les rochers voisins me semblèrent plus pittoresques, depuis que je les envisageais avec les yeux d’un hôte et non d’un prisonnier. Le désir que j’avais de voir Athènes se calma subitement, et je me fis à l’idée de passer deux ou trois jours dans la montagne. Je sentais que mes conseils ne seraient pas inutiles à la mère de Mary-Ann. La bonne dame était dans un état d’exaltation qui pouvait la perdre. Si par aventure elle s’obstinait à refuser la rançon ! Avant que l’Angleterre vînt à son secours, elle avait le temps d’attirer quelque malheur sur une tête charmante. Je ne pouvais m’éloigner d’elle sans lui raconter, pour sa gouverne, l’histoire des petites filles de Mistra. Que vous dirai-je encore ? Vous savez ma passion pour la botanique. La flore du Parnès est bien séduisante à la fin d’avril. On trouve dans la montagne cinq ou six plantes aussi rares que célèbres. Une surtout : la Boryana variabilis, découverte et baptisée par M. Bory de Saint-Vincent. Devais-je laisser une telle dans mon herbier et me présenter au muséum de Hambourg sans la Boryana variabilis ?
Je répondis au Roi : « J’accepte ton hospitalité, mais à une condition.
— Laquelle ?
— Tu me rendras ma boîte.
— Eh bien, soit ! mais à une condition aussi.
— Voyons !
— Vous me direz à quoi elle vous sert.
— Qu’à cela ne tienne ! Elle me sert à loger les plantes que je recueille.
— Et pourquoi cherchez-vous des plantes ? Pour les vendre ?
— Fi donc ! Je ne suis pas un marchand ; je suis un savant. »
Il me tendit la main et me dit avec une joie visible : « J’en suis charmé. La science est une belle chose. Nos aïeux étaient savants ; nos petits-fils le seront peut-être. Quant à nous, le temps nous a manqué. Les savants sont très estimés dans votre pays ?
— Infiniment.
— On leur donne de belles places ?
— Quelquefois.
— On les paye bien ?
— Assez.
— On leur attache de petits rubans sur la poitrine ?
— De temps en temps.
— Est-il vrai que les villes se disputent à qui les aura ?
— Cela est vrai en Allemagne.
— Et qu’on regarde leur mort comme une calamité publique ?
— Assurément.
— Ce que vous dites me fait plaisir. Ainsi vous n’avez pas à vous plaindre de vos concitoyens ?
