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« Ce n’est pas moi qui suis coupable, dit-il, c’est la coutume. Si le 1er mai se passait sans coups de fusil, ces braves gens ne croiraient pas au retour du printemps. Je n’ai ici que des êtres simples, élevés à la campagne et attachés aux vieux usages du pays. Je fais leur éducation du mieux que je peux, mais je mourrai avant de les avoir . Les hommes ne se refondent pas en un jour comme les couverts d’argent. Moi-même, tel que vous me voyez, j’ai trouvé du plaisir à ces ébats grossiers ; j’ai bu et dansé tout comme un autre. Je ne connaissais pas la civilisation européenne : pourquoi me suis-je mis si tard à voyager ? Je donnerais beaucoup pour être jeune et n’avoir que cinquante ans. J’ai des idées de réforme qui ne seront jamais exécutées, car je me vois comme Alexandre, sans un héritier digne de moi. Je rêve une organisation nouvelle du brigandage, sans désordre, sans turbulence et sans bruit. Mais je ne suis pas secondé. Je devrais avoir le recensement exact de tous les habitants du royaume, avec l’état approximatif de leurs biens, meubles et immeubles. Quant aux étrangers qui débarquent chez nous, un agent établi dans chaque port me ferait connaître leurs noms, leur itinéraire, et, autant que possible, leur fortune. De cette façon, je saurais ce que chacun peut me donner ; je ne serais plus exposé à demander trop ou trop peu. J’établirais sur chaque route un poste d’employés propres, bien élevés et bien mis, car, à quoi bon les clients par une tenue choquante et une mine . J’ai vu en France, en Angleterre, des voleurs élégants jusqu’à l’excès : en faisaient-ils moins bien leurs affaires ?
« J’exigerais chez tous mes des manières exquises surtout chez les employés au département des arrestations. J’aurais pour les prisonniers de distinction comme vous des logements confortables, en bon air, avec jardins. Et ne croyez pas qu’il leur en coûterait plus cher : bien au contraire ! Si tous ceux qui voyagent dans le royaume arrivaient nécessairement dans mes mains, je pourrais taxer le passant à une somme insignifiante. Que chaque indigène et chaque étranger me donne seulement un quart pour cent sur le chiffre de sa fortune, je gagnerai sur la quantité. Alors le brigandage ne sera plus qu’un impôt sur la circulation : impôt juste, car il sera proportionnel ; impôt normal, car il a toujours été perçu depuis les temps héroïques. Nous le simplifierons, s’il le faut, par les abonnements à l’année. Moyennant telle somme une fois payée, on obtiendra un sauf-conduit pour les indigènes, un visa sur le passeport des étrangers. Vous me direz qu’aux termes de la constitution nul impôt ne peut être établi sans le vote des deux Chambres. Ah ! monsieur, si j’avais le temps ! J’achèterais tout le Sénat ; je nommerais une Chambre des députés bien à moi ; la loi passerait d’emblée : on créerait, au besoin, un Ministère des grands chemins. Cela me coûterait deux ou trois millions de premier établissement : mais en quatre ans je rentrerais dans tous mes frais…, et j’entretiendrais les routes par-dessus le marché ! »
Il soupira solennellement, puis il reprit : « Vous voyez avec quel abandon je vous raconte mes affaires. C’est une vieille habitude dont je ne me déferai jamais. J’ai toujours vécu non seulement au grand air, mais au grand jour. Notre profession serait honteuse si on l’exerçait . Je ne me cache pas, car je n’ai peur de personne. Quand vous lirez dans les journaux qu’on est à ma recherche, dites sans hésiter que c’est une fiction parlementaire : on sait toujours où je suis. Je ne crains ni les ministres, ni l’armée, ni les tribunaux. Les ministres savent tous que d’un geste je puis changer le Cabinet. L’armée est pour moi : c’est elle qui me fournit des recrues lorsque j’en ai besoin. Je lui emprunte des soldats, je lui rends des officiers. Quant à messieurs les juges, ils connaissent mes sentiments pour eux. Je ne les estime pas, mais je les plains. Pauvres et mal payés, on ne saurait leur demander d’être honnêtes. J’en nourris quelques-uns, j’en habille quelques autres ; j’en ai pendu fort peu dans ma vie : je suis donc le bienfaiteur de la magistrature. »
Il me désigna, par un geste magnifique, le ciel, la mer et le pays : « Tout cela, dit-il, est à moi. Tout ce qui respire dans le royaume m’est soumis par la peur, l’amitié ou l’admiration. J’ai fait pleurer bien des yeux, et pourtant il n’est pas une mère qui ne voulût avoir un fils comme Hadgi-Stavros. Un jour viendra que les docteurs comme vous écriront mon histoire, et que les îles de l’Archipel se disputeront l’honneur de m’avoir vu naître. Mon portrait sera dans les cabanes avec les images sacrées qu’on achète au mont Athos. En ce temps-là, les petits-enfants de ma fille, fussent-ils princes souverains, parleront avec orgueil de leur ancêtre, le Roi des montagnes ! »
Peut-être allez-vous rire de ma simplicité germanique ; mais un si étrange discours me remua profondément. J’admirais malgré moi cette grandeur dans le crime. Je n’avais pas encore eu l’occasion de rencontrer un coquin . Ce diable d’homme, qui devait me couper le cou à la fin du mois, m’inspirait quasiment du respect. Sa grande figure de marbre, sereine au milieu de l’orgie, m’apparaissait comme le masque inflexible du destin. Je ne pus m’empêcher de lui répondre : « Oui, vous êtes vraiment Roi.
Il répondit en souriant :
« En effet, puisque j’ai des flatteurs, même parmi mes ennemis. Ne vous défendez pas ! Je sais lire sur les visages, et vous m’avez regardé ce matin en homme qu’on voudrait voir pendu.
— Puisque vous m’invitez à la franchise, j’avoue que j’ai eu un mouvement d’humeur. Vous m’avez demandé une rançon déraisonnable. Que vous preniez cent mille francs à ces dames qui les ont, c’est une chose naturelle et qui rentre dans votre métier ; mais que vous en exigiez quinze mille de moi qui n’ai rien, voilà ce que je n’admettrai jamais.
— Pourtant, rien n’est plus simple. Tous les étrangers qui viennent chez nous sont riches, car le voyage coûte cher. Vous prétendez que vous ne voyagez pas à vos frais, je veux vous croire. Mais ceux qui vous ont envoyé ici vous donnent au moins trois ou quatre mille francs par an. S’ils font cette dépense, ils ont leurs raisons, car on ne fait rien pour rien. Vous représentez donc à leurs yeux un capital de soixante à quatre-vingt mille francs. Donc en vous rachetant pour quinze mille francs, ils y gagnent.
