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L’amour paternel donna un nouveau ressort à son esprit. Pour amasser à sa fille une dot royale, il étudia la question d’argent, sur laquelle il avait eu des idées trop primitives. Au lieu d’entasser ses écus dans des coffres, il les plaça. Il apprit les tours et les détours de la spéculation ; il suivit le cours des fonds publics en Grèce et à l’étranger. On prétend même que, frappé des avantages de la commandite, il eut l’idée de mettre le brigandage en actions. Il a fait plusieurs voyages en Europe, sous la conduite d’un Grec de Marseille qui lui servait d’interprète. Pendant son séjour en Angleterre, il assista à une élection dans je ne sais quel bourg pourri du Yorkshire : ce beau spectacle lui inspira des réflexions profondes sur le gouvernement constitutionnel et ses profits. Il revint décidé à exploiter les institutions de sa patrie et à s’en faire un revenu. Il brûla bon nombre de villages pour le service de l’opposition ; il en détruisit quelques autres dans l’intérêt du parti conservateur. Lorsqu’on voulait renverser un ministère, on n’avait qu’à s’adresser à lui : il prouvait par des arguments que la police était mal faite et qu’on n’obtiendrait un peu de sécurité qu’en changeant le cabinet. Mais en revanche il donna de rudes leçons aux ennemis de l’ordre en les punissant par où ils avaient péché. Ses talents politiques se firent si bien connaître, que tous les partis le tenaient en haute estime. Ses conseils en matière d’élection étaient presque toujours suivis ; si bien que, contrairement au principe du gouvernement représentatif, qui veut qu’un seul député exprime la volonté de plusieurs hommes, il était représenté, lui seul, par une trentaine de députés. Un ministre intelligent, le célèbre Rhalettis, s’avisa qu’un homme qui touchait si souvent aux ressorts du gouvernement finirait peut-être par déranger la machine. Il entreprit de lui lier les mains par un fil d’or. Il lui donna rendez-vous à Carvati, entre l’Hymette et le Pentélique, dans la maison de campagne d’un consul étranger. Hadgi-Stavros y vint, sans escorte et sans armes. Le ministre et le brigand, qui se connaissaient de longue date, déjeunèrent ensemble comme deux vieux amis. Au dessert, Rhalettis lui offrit amnistie pleine et entière pour lui et les siens, un brevet de général de division, le titre de sénateur et dix mille hectares de forêts en toute propriété. Le pallicare hésita quelque temps, et finit par répondre non. « J’aurais peut-être accepté il y a vingt ans, dit-il, mais aujourd’hui je suis trop vieux. Je ne peux pas, à mon âge, changer ma manière de vivre. La poussière d’Athènes ne me vaut rien ; je dormirais au sénat, et si tu me donnais des soldats à commander, je serais capable de décharger mes pistolets sur leurs uniformes, par la force de l’habitude. Retourne donc à tes affaires et laisse-moi vaquer aux miennes. »
Rhalettis ne se tint pas pour battu. Il essaya d’éclairer le brigand sur l’ du métier qu’il exerçait. Hadgi-Stavros se mit à rire et lui dit avec une aimable :
« Compère ! le jour où nous écrirons nos péchés, lequel de nous deux aura la liste la plus longue ?
— Songe enfin, ajouta le ministre, que tu ne saurais échapper à ta destinée : tu mourras un jour ou l’autre de mort violente.
— Allah Kerim ! répondit-il en turc. Ni toi ni moi n’avons lu dans les étoiles. Mais j’ai du moins un avantage : c’est que mes ennemis portent un uniforme et je les reconnais de loin. Tu ne peux pas en dire autant des tiens. Adieu, frère. »
Six mois après, le ministre mourut assassiné par ses ennemis politiques ; le brigand vit encore.
Notre hôte ne nous raconta pas tous les exploits de son héros : la journée n’y aurait pas suffi. Il se contenta d’ les plus remarquables. Je ne crois pas qu’en aucun pays les d’Hadgi-Stavros aient jamais rien fait de plus artistique que l’arrestation du Niebuhr. C’est un vapeur du Lloyd autrichien que le pallicare a dévalisé à terre, sur les onze heures du matin. Le Niebuhr venait de Constantinople : il déposa sa cargaison et ses passagers à Calamaki, à l’orient de l’isthme de Corinthe. Quatre fourgons et deux omnibus prirent les passagers et les marchandises pour les transporter de l’autre côté de l’isthme, au petit port de Loutraki, où un autre bateau les attendait. Il attendit longtemps. Hadgi-Stavros, en plein jour, sur une belle route, en pays plat et déboisé, enleva les marchandises, les bagages, l’argent des voyageurs et les munitions des gendarmes qui escortaient le convoi. « Ce fut une journée de deux cent cinquante mille francs ! » nous dit Christodule avec une nuance d’envie.
On a beaucoup parlé des cruautés d’Hadgi-Stavros. Son ami Christodule nous prouva qu’il ne faisait pas le mal par plaisir. C’est un homme sobre et qui ne s’enivre de rien, pas même de sang. S’il lui arrive de chauffer un peu trop fort les pieds d’un riche paysan, c’est pour savoir où le a caché ses écus. En général il traite avec douceur les prisonniers dont il espère une rançon. Dans l’été de 1854, il descendit un soir avec sa bande chez un gros marchand de l’île d’Eubée, M. Voïdi. Il trouva la famille assemblée, plus un vieux juge au tribunal de Chalcis, qui faisait sa partie de cartes avec le maître de la maison. Hadgi-Stavros offrit au magistrat de lui jouer sa liberté : il perdit et s’exécuta de bonne grâce. Il emmena M. Voïdi, sa fille et son fils : il laissa la femme, pour qu’elle pût s’occuper de la rançon. Le jour de l’enlèvement, le marchand avait la goutte, sa fille avait la fièvre, le petit garçon était pâle et . Ils revinrent deux mois après tous guéris par l’exercice, le grand air et les bons traitements. Toute une famille recouvra la santé pour cinquante mille francs : était-ce payé trop cher ?
