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Chapitre 2

Photini

Edmond About

Part 1 of 79 min7 words to learn

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Vous devinez, à l’âge de mes habits, que je n’ai pas dix mille francs de rente. Mon père est un aubergiste ruiné par les chemins de fer. Il mange du pain dans les bonnes années, et des pommes de terre dans les mauvaises. Ajoutez que nous sommes six enfants, tous bien endentés. Le jour où j’obtins au concours une mission du Jardin des Plantes, il y eut fête dans la famille. Non seulement mon départ augmentait la de chacun de mes frères, mais encore j’allais toucher deux cent cinquante francs par mois, plus cinq cents francs, une fois payés, pour frais de voyage. C’était une fortune. Dès ce moment, on perdit l’habitude de m’appeler le docteur. On m’appela le marchand de bœufs, tant je paraissais riche ! Mes frères comptaient bien qu’on me nommerait professeur à l’université dès mon retour d’Athènes. Mon père avait une autre idée : il espérait que je reviendrais marié. En sa qualité d’aubergiste, il avait assisté à quelques romans, et il était convaincu que les belles aventures ne se rencontrent que sur les grands chemins. Il citait, au moins trois fois par semaine, le mariage de la princesse Ypsoff et du lieutenant Reynauld. La princesse occupait l’appartement no 1, avec ses deux femmes de chambre et son courrier, et elle donnait vingt florins par jour. Le lieutenant français était perché au 17, sous les toits, et il payait un florin et demi, nourriture comprise ; et cependant, après un mois de séjour dans l’hôtel, il était parti en chaise avec la dame russe. Or, pourquoi une princesse emmènerait-elle un lieutenant dans sa voiture, sinon pour l’épouser ? Mon pauvre père, avec ses yeux de père, me voyait plus beau et plus élégant que le lieutenant Reynauld ; il ne doutait point que je ne rencontrasse tôt ou tard la princesse qui devait nous enrichir. Si je ne la trouvais pas à table d’hôte, je la verrais en chemin de fer ; si les chemins de fer ne m’étaient pas propices, nous avions encore les bateaux à vapeur. Le soir de mon départ, on but une vieille bouteille de vin du Rhin, et le hasard voulut que la dernière goutte vînt tomber dans mon verre. L’excellent homme en pleura de joie : c’était un certain, et rien ne pouvait m’empêcher de me marier dans l’année. Je respectai ses illusions, et je me gardai de lui dire que les princesses ne voyageaient pas en troisième classe. Quant au gîte, mon budget me condamnait à choisir des auberges modestes, où les princesses ne logent pas. Le fait est que je débarquai au Pirée sans avoir le plus petit roman.

L’armée d’occupation avait fait toutes choses dans Athènes. L’hôtel d’Angleterre, l’hôtel d’Orient, l’hôtel des Étrangers, étaient . Le chancelier de la légation de Prusse, à qui j’avais porté une lettre de recommandation, fut assez aimable pour me chercher un logement. Il me conduisit chez un pâtissier appelé Christodule, au coin de la rue d’Hermès et de la place du Palais. Je trouvai là le vivre et le couvert moyennant cent francs par mois. Christodule est un vieux pallicare, décoré de la croix de Fer, en mémoire de la guerre de l’Indépendance. Il est lieutenant de la phalange, et il touche sa solde derrière son comptoir. Il porte le costume national, le bonnet rouge à gland bleu, la veste d’argent, la jupe blanche et les guêtres dorées, pour vendre des glaces et des gâteaux. Sa femme, Maroula, est énorme, comme toutes les Grecques de cinquante ans passés. Son mari l’a achetée quatre-vingts piastres, au plus fort de la guerre, dans un temps où ce sexe coûtait assez cher. Elle est née dans l’île d’Hydra, mais elle s’habille à la mode d’Athènes : veste de velours noir, jupe de couleur claire, un foulard natté dans les cheveux. Ni Christodule ni sa femme ne savent un mot d’allemand ; mais leur fils Dimitri, qui est domestique de palace, et qui s’habille à la française, comprend et parle un peu tous les patois de l’Europe. Au demeurant, je n’avais pas besoin d’interprète. Sans avoir reçu le don des langues, je suis un polyglotte assez distingué, et j’écorche le grec aussi couramment que l’anglais, l’italien et le français.

Mes hôtes étaient de braves gens ; il s’en rencontre plus de trois dans la ville. Ils me donnèrent une petite chambre blanchie à la chaux, une table de bois blanc, deux chaises de paille, un bon matelas bien mince, une couverture et des draps de coton. Un bois de lit est une dont les Grecs se privent aisément, et nous vivions à la grecque. Je déjeunais d’une tasse de salep, je dînais d’un plat de viande avec beaucoup d’olives et de poisson sec ; je soupais de légumes, de miel et de gâteaux. Les confitures n’étaient pas rares dans la maison, et, de temps en temps, j’évoquais le souvenir de mon pays, en me régalant d’un gigot d’agneau aux confitures. Inutile de vous dire que j’avais ma pipe, et que le tabac d’Athènes est meilleur que le vôtre. Ce qui contribua surtout à m’acclimater dans la maison de Christodule, c’est un petit vin de Santorin, qu’il allait chercher je ne sais où. Je ne suis pas gourmet, et l’éducation de mon palais a été malheureusement un peu négligée ; cependant je crois pouvoir affirmer que ce vin-là serait apprécié à la table d’un roi : il est jaune comme l’or, transparent comme la topaze, éclatant comme le soleil, joyeux comme le sourire d’un enfant. Je crois le voir encore dans sa carafe au large ventre, au milieu de la toile cirée qui nous servait de nappe. Il éclairait la table, mon cher monsieur, et nous aurions pu souper sans autre lumière. Je n’en buvais jamais beaucoup parce qu’il était ; et pourtant, à la fin du repas, je citais des vers d’Anacréon et je découvrais des restes de beauté sur la face lunaire de la grosse Maroula.

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