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Il vida son verre de vin de Santorin, lustra sa moustache grise et commença un long récit entrecoupé de quelques soupirs. Il nous apprit que Stavros était le fils d’un papas ou prêtre de l’île de Tino. Il naquit Dieu sait en quelle année : les Grecs du bon temps ne connaissent pas leur âge, car les registres de l’état civil sont une invention de la décadence. Son père, qui le destinait à l’Église, lui fit apprendre à lire. Vers l’âge de vingt ans, il fit le voyage de Jérusalem et ajouta à son nom le titre de Hadgi, qui veut dire pèlerin. Hadgi-Stavros, en rentrant au pays, fut pris par un pirate. Le vainqueur lui trouva des dispositions, et de prisonnier le fit matelot. C’est ainsi qu’il commença à contre les navires turcs, et généralement contre tous ceux qui n’avaient pas de canons à bord. Au bout de quelques années de service, il s’ennuya de travailler pour les autres et résolut de s’établir à son compte. Il n’avait ni bateau, ni argent pour en acheter un ; force lui fut d’exercer la piraterie à terre. Le soulèvement des Grecs contre la Turquie lui permit de pêcher en eau trouble. Il ne sut jamais bien exactement s’il était brigand ou , ni s’il commandait à des voleurs ou à des partisans. Sa haine pour les Turcs ne l’aveuglait pas à ce point qu’il passât près d’un village grec sans le voir et le fouiller. Tout argent lui était bon, qu’il vînt des amis ou des ennemis, du vol simple ou du glorieux pillage. Une si sage augmenta rapidement sa fortune. Les bergers accoururent sous son drapeau, lorsqu’on sut qu’il y avait gros à gagner avec lui : sa réputation lui fit une armée. Les puissances protectrices de l’insurrection eurent connaissance de ses exploits, mais non de ses économies ; en ce temps-là on voyait tout en beau. Lord Byron lui dédia une ode, les poètes et les rhéteurs de Paris le comparèrent à Épaminondas et même à ce pauvre Aristide. On broda pour lui des drapeaux au faubourg Saint-Germain ; on lui envoya des . Il reçut de l’argent de France, il en reçut d’Angleterre et de Russie ; je ne voudrais pas jurer qu’il n’en a jamais reçu de Turquie : c’était un vrai pallicare ! A la fin de la guerre, il se vit , avec les autres chefs, dans l’Acropole d’Athènes. Il logeait aux Propylées, entre Margaritis et Lygandas, et chacun d’eux gardait ses trésors au chevet de son lit. Par une belle nuit d’été, le toit tomba si adroitement qu’il écrasa tout le monde, excepté Hadgi-Stavros, qui fumait son narghilé au grand air. Il recueillit l’héritage de ses compagnons, et chacun pensa qu’il l’avait bien gagné. Mais un malheur qu’il ne prévoyait pas vint arrêter le cours de ses succès : la paix se fit. Hadgi-Stavros, retiré à la campagne avec son argent, assistait à un étrange spectacle. Les puissances qui avaient mis la Grèce en liberté essayaient de fonder un royaume. Des mots malsonnants venaient bourdonner autour des oreilles velues du vieux pallicare ; on parlait de gouvernement, d’armée, d’ordre public. On le fit bien rire en lui annonçant que ses propriétés étaient comprises dans une sous-préfecture. Mais lorsque l’employé du fisc se présenta chez lui pour toucher les impôts de l’année, il devint sérieux. Il jeta le percepteur à la porte, non sans l’avoir soulagé de tout l’argent qu’il avait sur lui. La justice lui chercha querelle : il reprit le chemin des montagnes. Aussi bien, il s’ennuyait dans sa maison. Il comprenait jusqu’à un certain point qu’on eût un toit, mais à condition de dormir dessus.
Ses anciens compagnons d’armes étaient dispersés par tout le royaume. L’État leur avait donné des terres ; ils les cultivaient en rechignant, et mangeaient du bout des dents le pain amer du travail. Lorsqu’ils apprirent que le chef était brouillé avec la loi, ils vendirent leurs champs et coururent le rejoindre. Quant à lui, il se contenta d’affermer ses biens : il a des qualités d’administrateur.
La paix et l’ l’avaient rendu malade. L’air des montagnes le si bien, qu’en 1840 il songea au mariage. Il avait assurément passé la cinquantaine, mais les hommes de cette trempe n’ont rien à démêler avec la vieillesse ; la mort même y regarde à deux fois avant de les entreprendre. Il épousa une riche héritière, d’une des meilleures familles de Laconie, et devint ainsi l’allié des plus grands personnages du royaume. Sa femme le suivit partout, lui donna une fille, prit les fièvres et mourut. Il éleva son enfant lui-même, avec des soins presque maternels. Lorsqu’il faisait sauter la petite sur ses genoux, les brigands ses compagnons lui disaient en riant : « Il ne te manque que du lait. »
