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« C’est toi ? dit-il. Bonjour, Bill ; tu arrives mal, mon enfant. Voici un incendie qui me ruine ; j’avais quarante mille dollars dans la maison ; nous ne sauverons pas une allumette.
— Que vas-tu faire ? demanda l’enfant .
— Ce que je vais faire ? Il est onze heures, j’ai faim, il me reste un peu d’or dans mon gousset ; je vais t’offrir à déjeuner ! »
Harris est un des hommes les plus sveltes et les plus élégants que j’aie jamais rencontrés. Il a l’air mâle, le front haut, l’œil limpide et fier. Ces Américains ne sont jamais ni ni difformes ; et savez-vous pourquoi ? C’est qu’ils n’étouffent pas dans les langes d’une civilisation étroite. Leur esprit et leur corps se développent à l’aise ; ils ont pour école le grand air, pour maître l’exercice, pour nourrice la liberté.
Je n’ai jamais pu faire grand cas de M. Mérinay ; j’examinais Giacomo Fondi avec la curiosité indifférente qu’on apporte dans une ménagerie d’animaux exotiques ; le petit Lobster m’inspirait un intérêt médiocre ; mais j’avais de l’amitié pour Harris. Sa figure ouverte, ses manières simples, sa qui n’excluait pas la douceur, son caractère emporté et cependant , les bizarreries de son humeur, la de ses sentiments, tout cela m’attirait d’autant plus vivement que je ne suis ni fougueux ni passionné : nous aimons autour de nous ce que nous ne trouvons pas en nous. J’adore les Américains parce que je suis Allemand.
Pour ce qui est des Grecs, je les connaissais fort peu après quatre mois de séjour en Grèce. Rien n’est plus facile que de vivre dans Athènes sans se frotter aux naturels du pays. Je n’allais pas au café, je ne lisais ni la Pandore, ni la Minerve, ni aucun journal du cru ; je ne fréquentais pas le théâtre, parce que j’ai l’oreille délicate et qu’une fausse note m’offense plus cruellement qu’un coup de poing : je vivais à la maison avec mes hôtes, mon herbier et John Harris. J’aurais pu me faire présenter au palais, grâce à mon passeport diplomatique et à mon titre officiel. J’avais remis ma carte chez le maître des cérémonies et chez la grande maîtresse, et je pouvais compter sur une invitation au premier bal de la cour. Je tenais en réserve pour cette circonstance un bel habit rouge brodé d’argent que ma tante Rosenthaler m’avait apporté la veille de mon départ. C’était l’uniforme de feu son mari, préparateur d’histoire naturelle à l’Institut philomathique de Minden. Ma bonne tante, femme de grand sens, savait qu’un uniforme est bien reçu dans tout pays, surtout lorsqu’il est rouge. Mon frère aîné fit observer que j’étais plus grand que mon oncle, et que les manches de son habit n’arrivaient pas tout à fait au bout de mes bras ; mais papa répliqua vivement que la broderie d’argent tout le monde, et que les princesses n’y regarderaient pas de si près.
Malheureusement la cour ne dansa pas de toute la saison. Les plaisirs de la vie furent la floraison des amandiers et des citronniers. On parlait vaguement, d’un grand bal pour le 15 mai ; c’était un bruit de ville, par quelques journaux semi-officiels ; mais il n’y fallait pas compter.
Mes études marchaient comme mes plaisirs, au petit pas. Je connaissais à fond le jardin botanique d’Athènes, qui n’est ni très beau ni très riche ; c’est un sac qu’on a bientôt vidé. Le jardin royal offrait plus de ressources : un Français intelligent y a rassemblé toutes les richesses végétales du pays, depuis les palmiers des îles jusqu’aux saxifrages du cap Sunium. J’ai passé là de bonnes journées au milieu des plantations de M. Bareaud. Le jardin n’est public qu’à certaines heures ; mais je parlais grec aux sentinelles, et pour l’amour du grec on me laissait entrer. M. Bareaud ne s’ennuyait pas avec moi ; il me promenait partout pour le plaisir de parler botanique et de parler français. En son absence, j’allais chercher un grand jardinier maigre, aux cheveux écarlates, et je le questionnais en allemand ; il est bon d’être polyglotte.
