Tap any word to see its meaning, save it, or listen from that sentence.
Je mangeais en famille avec Christodule et les pensionnaires de la maison. Nous étions quatre internes et un externe. Le premier étage se divisait en quatre chambres, dont la meilleure était occupée par un archéologue français, M. Hippolyte Mérinay. Si tous les Français ressemblaient à celui-là, vous feriez une assez nation. C’était un petit monsieur de dix-huit à quarante-cinq ans, très roux, très doux, parlant beaucoup, et armé de deux mains tièdes et moites qui ne lâchaient pas son interlocuteur. Ses deux passions, dominantes étaient l’archéologie et la philanthropie : aussi était-il membre de plusieurs sociétés savantes et de plusieurs bienfaisantes. Quoiqu’il fût grand apôtre de charité et que ses parents lui eussent laissé un beau revenu, je ne me souviens pas l’avoir vu donner un sou à un pauvre. Quant à ses connaissances en archéologie, tout me porte à croire qu’elles étaient plus sérieuses que son amour pour l’humanité. Il avait été couronné par je ne sais quelle académie de province, pour un mémoire sur le prix du papier au temps d’Orphée. Encouragé par ce premier succès, il avait fait le voyage de Grèce pour recueillir les matériaux d’un travail plus important : il ne s’agissait de rien moins que de déterminer la quantité d’huile consommée par la lampe de Démosthène pendant qu’il écrivait la seconde Philippique.
Mes deux autres voisins n’étaient pas si savants, à beaucoup près, et les choses d’autrefois ne les souciaient guère. Giacomo Fondi était un pauvre Maltais employé à je ne sais plus quel consulat ; il gagnait cent cinquante francs par mois à cacheter des lettres. Je m’imagine que tout autre emploi lui aurait mieux convenu. La nature, qui a peuplé l’île de Malte pour que l’Orient ne manquât jamais de , avait donné au pauvre Fondi les épaules, les bras et les mains de Milon de Crotone : il était né pour manier la massue, et non pour brûler des bâtons de cire à cacheter. Il en usait cependant deux ou trois par jour : l’homme n’est pas maître de sa destinée. Cet insulaire ne rentrait dans son élément qu’à l’heure du repas ; il aidait Maroula à mettre la table, et vous devinez, sans que je le dise, qu’il apportait toujours la table à bras tendu. Il mangeait comme un capitaine de l’Iliade, et je n’oublierai jamais le craquement de ses larges mâchoires, la dilatation de ses narines, l’éclat de ses yeux, la blancheur de ses trente-deux dents, meules formidables dont il était le moulin. Je dois avouer que sa conversation m’a laissé peu de souvenirs : on trouvait aisément la limite de son intelligence, mais on n’a jamais connu les bornes de son appétit. Christodule n’a rien gagné à l’héberger pendant quatre ans, quoiqu’il lui fît payer dix francs par mois pour supplément de nourriture. L’ Maltais absorbait tous les jours, après dîner, un énorme plat de noisettes, qu’il cassait entre ses doigts par le simple rapprochement du pouce et de l’index. Christodule, ancien héros, mais homme positif, suivait cet exercice avec un mélange d’admiration et d’effroi ; il tremblait pour son dessert, et cependant il était flatté de voir à sa table un si casse-noisette. La figure de Giacomo n’aurait pas été déplacée dans une de ces boîtes à surprise qui font tant de peur aux petits enfants. Il était plus blanc qu’un nègre ; mais c’est une question de nuance. Ses cheveux épais descendaient jusque sur les sourcils, comme une casquette. Par un contraste assez bizarre, ce Caliban avait le pied le plus mignon, la cheville la plus fine, la jambe la mieux prise et la plus élégante qu’on pût offrir à l’étude d’un statuaire ; mais ce sont des détails qui ne nous frappaient guère. Pour quiconque l’avait vu manger, sa personne commençait au niveau de la table ; le reste ne comptait plus.
Je ne parle que pour mémoire du petit William Lobster. C’était un ange de vingt ans, blond, rose et joufflu, mais un ange des États-Unis d’Amérique. La maison Lobster et Sons, de New-York, l’avait envoyé en Orient pour étudier le commerce d’exportation. Il travaillait dans la journée chez les frères Philip ; le soir, il lisait Emerson ; le matin, à l’heure étincelante où le soleil se lève, il allait à la maison de Socrate tirer le pistolet.
Le personnage le plus intéressant de notre colonie était sans contredit John Harris, l’oncle maternel du petit Lobster. La première fois que j’ai dîné avec cet étrange garçon, j’ai compris l’Amérique. John est né à Vandalia, dans l’Illinois. Il a respiré en naissant cet air du nouveau monde, si , si pétillant et si jeune, qu’il porte à la tête comme le vin de Champagne, et qu’on se grise à le respirer. Je ne sais pas si la famille Harris est riche ou pauvre, si elle a mis son fils au collège ou si elle l’a laissé faire son éducation lui-même. Ce qui est certain, c’est qu’à vingt-sept ans il ne compte que sur soi, ne s’attend qu’à soi, ne s’étonne de rien, ne croit rien impossible, ne recule jamais, croit tout, espère tout, essaye de tout, triomphe de tout, se relève s’il tombe, recommence s’il échoue, ne s’arrête jamais, ne perd jamais courage, et va droit devant lui en sifflant sa chanson. Il a été cultivateur, maître d’école, homme de loi, journaliste, chercheur d’or, industriel, commerçant ; il a tout lu, tout vu, tout pratiqué et parcouru plus de la moitié du globe. Quand je fis sa connaissance, il commandait au Pirée un aviso à vapeur, soixante hommes et quatre canons ; il traitait la question d’Orient dans la Revue de Boston ; il faisait des affaires avec une maison d’indigo à Calcutta, et il trouvait le temps de venir trois ou quatre fois par semaine dîner avec son neveu Lobster et avec nous.
Un seul trait entre mille vous peindra le caractère de Harris. En 1853, il était l’associé d’une maison de Philadelphie. Son neveu, qui avait alors dix-sept ans, va lui faire une visite. Il le trouve sur la place Washington, debout, les mains dans les poches, devant une maison qui brûle. William lui frappe sur l’épaule ; il se retourne.
