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Chapitre 8

Le bal de la cour

Edmond About

Part 1 of 38 min6 words to learn

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Le jeudi 15 mai, à six heures du soir, John Harris, en grand uniforme, me ramena chez Christodule. Le pâtissier et sa femme me firent fête, non sans pousser quelques soupirs à l’adresse du Roi des montagnes. Pour moi, je les embrassai de bon cœur. J’étais heureux de vivre, et je ne voyais partout que des amis. Mes pieds étaient guéris, mes cheveux coupés, mon estomac satisfait. Dimitri m’assura que Mme Simons, sa fille et son frère étaient invités au bal de cour, et que la blanchisseuse venait de porter une robe à l’hôtel des Étrangers. Je jouissais par avance de la surprise et de la joie de Mary-Ann. Christodule m’offrit un verre de vin de Santorin. Dans ce breuvage adorable, je crus boire la liberté, la richesse et le bonheur. Je montai l’escalier de ma chambre, mais, avant d’entrer chez moi, je crus devoir frapper à la porte de M. Mérinay. Il me reçut au milieu d’une bagarre de livres et de papiers. « Cher Monsieur, me dit-il, vous voyez un homme perdu de travail. J’ai trouvé au-dessus du village de Castia une inscription antique qui m’a privé du plaisir de combattre pour vous et qui, depuis deux jours, me met à la torture. Elle est absolument inédite, je viens de m’en assurer. Personne ne l’a vue avant moi ; j’aurai l’honneur de la découverte ; je compte y attacher mon nom. La pierre est un petit monument de calcaire coquillier, haut de trente-cinq centimètres sur vingt-deux et planté par hasard au bord du chemin. Les caractères sont de la bonne époque et sculptés dans la perfection. Voici l’inscription, telle que je l’ai copiée sur mon carnet.

S. T. X. X. I. I. M. D. C. C. C. L. I.

« Si je parviens à l’expliquer, ma fortune est faite. Je serai membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres de Pont-Audemer ! Mais la tâche est longue et difficile. L’antiquité garde ses secrets avec un soin jaloux. Je crains bien d’être tombé sur un monument relatif aux mystères d’Éleusis. En ce cas, il y aurait peut-être deux interprétations à trouver, l’une vulgaire ou démotique, l’autre sacrée ou . Il faudra que vous me donniez votre avis.

— Mon avis, lui répondis-je, est celui d’un ignorant. Je pense que vous avez découvert une borne comme on en voit beaucoup le long des chemins, et que l’inscription qui vous a donné tant de peine pourrait sans nul inconvénient se traduire ainsi : « Stade, 22, 1851. » Bonsoir, cher monsieur Mérinay ; je vais écrire à mon père et endosser mon bel habit rouge. »

Ma lettre à mes parents fut une ode, un hymne, un chant de bonheur. L’ivresse de mon cœur coulait sur le papier entre les deux becs de ma plume. J’invitai la famille à mon mariage, sans oublier la bonne tante Rosenthaler. Je priai mon père de vendre au plus tôt son auberge, dût-il la donner à prix. J’exigeai que Frantz et Jean Nicolas quittassent le service ; j’adjurai mes autres frères de changer d’état. Je prenais tout sur moi ; je me chargeais de l’avenir de tous les nôtres. Sans perdre un seul moment, je cachetai la dépêche, et je la fis porter par un exprès au Pirée, à bord du Lloyd autrichien qui partait le vendredi matin, à six heures. « De cette façon, me disais-je, ils jouiront de mon bonheur presque aussitôt que moi. »

A neuf heures moins un quart, heure militaire, j’entrais au palais avec John Harris. Ni Lobster, ni M. Mérinay, ni Giacomo n’étaient invités. Mon tricorne avait un reflet , mais, à la clarté des bougies, ce petit défaut ne s’apercevait pas. Mon épée était trop courte de sept ou huit centimètres ; mais qu’importe ? le courage ne se mesure pas à la longueur de l’épée, et j’avais, sans vanité, le droit de passer pour un héros. L’habit rouge était juste, il me gênait sous les bras, et le des manches arrivait assez loin de mes poignets ; mais la broderie faisait bien, comme papa l’avait .

La salle de bal, décorée avec un certain goût et splendidement éclairée, se divisait en deux camps. D’un côté étaient les fauteuils réservés aux dames, derrière le trône du roi et de la reine ; de l’autre étaient les chaises destinées au sexe laid. J’embrassai d’un coup d’œil avide l’espace occupé par les dames. Mary-Ann n’y était pas encore.

A neuf heures, je vis entrer le roi et la reine, précédés de la grande maîtresse, du maréchal du palais, des aides de camp, des dames d’honneur et des officiers d’ordonnance, parmi lesquels on me montra M. George Micrommatis. Le roi était magnifiquement vêtu en Pallicare, et la reine portait une toilette admirable, dont les élégances exquises ne pouvaient venir que de Paris. Le luxe des toilettes et l’éclat des costumes nationaux ne m’éblouirent pas au point de me faire oublier Mary-Ann. J’avais les yeux fixés sur la porte, et j’attendais.

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