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Chapitre 8

Le bal de la cour

Edmond About

Part 3 of 39 min3 words to learn

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Le croyez-vous, monsieur ? elle recula comme épouvantée, au lieu de tomber dans mes bras. Mme Simons leva si haut la tête, qu’il me sembla que son oiseau de paradis s’envolait au plafond. Le vieux monsieur me prit par la main, me conduisit à l’écart, m’examina comme une bête curieuse et me dit : « Monsieur, êtes-vous présenté à ces dames ?

— Il s’agit bien de tout cela, mon digne monsieur Sharper ! mon cher oncle ! Je suis Hermann ! Hermann Schultz ! leur compagnon de captivité ! leur sauveur ! Ah ! j’en ai vu de belles, allez ! depuis leur départ. Je vous conterai tout cela chez nous.

— Yes, yes, répondit-il. Mais la coutume anglaise, monsieur, exige absolument qu’on soit présenté aux dames avant de leur raconter des histoires.

— Mais puisqu’elles me connaissent, mon bon et excellent monsieur Sharper ! nous avons dîné plus de dix fois ensemble ! Je leur ai rendu un service de cent mille francs ! vous le savez bien ? chez le Roi des montagnes ?

— Yes, yes ; mais vous n’êtes pas présenté.

— Mais vous ne savez donc pas que je me suis exposé à mille morts pour ma chère Mary-Ann ?

— Fort bien ; mais vous n’êtes pas présenté.

— Enfin, monsieur, je dois l’épouser, sa mère l’a permis. Ne vous a-t-on pas dit que je devais me marier avec elle ?

— Pas avant d’être présenté.

— Présentez-moi donc vous-même !

— Yes, yes ; mais il faut d’abord vous faire présenter à moi.

— Attendez ! »

Je courus comme un fou à travers le bal, je heurtai plus de six groupes de valseurs ; mon épée s’embarrassa dans mes jambes, je glissai sur le parquet et je tombai scandaleusement de toute ma longueur. Ce fut John Harris qui me releva.

« Que cherchez-vous ? dit-il.

— Elles sont ici, je les ai vues : je vais épouser Mary-Ann ; mais il faut d’abord que je leur sois présenté. C’est la mode anglaise. Aidez-moi ! Où sont-elles ? N’avez-vous pas vu une grande femme coiffée d’un oiseau de paradis ?

— Oui, elle vient de quitter le bal avec une bien jolie fille.

— Quitter le bal ! mais, mon ami, c’est la mère de Mary-Ann !

— Calmez-vous, nous la retrouverons. Je vous ferai présenter par le ministre d’Amérique.

— C’est cela. Je vais vous montrer mon oncle Edward Sharper. Je l’ai laissé ici. Où diable s’est-il sauvé ? Il ne saurait être loin ! »

L’oncle Edward avait disparu. J’entraînai le pauvre Harris jusque sur la place du palais, devant l’hôtel des Étrangers. L’appartement de Mme Simons était éclairé. Au bout de quelques minutes, les lumières s’éteignirent. Tout le monde était au lit.

« Faisons comme eux, fit Harris. Le sommeil vous calmera. Demain, entre une heure et deux, j’arrangerai vos affaires. »

Je passai une nuit pire que les nuits de ma captivité. Harris dormit avec moi, c’est-à-dire ne dormit pas. Nous entendions les voitures du bal qui descendaient la rue d’Hermès avec leurs d’uniformes et de toilettes. Sur les cinq heures, la fatigue me ferma les yeux. Trois heures après, Dimitri entra dans ma chambre en disant : « Grandes nouvelles !

— Quoi ?

— Vos Anglaises viennent de partir.

— Pour où ?

— Pour Trieste.

— Malheureux ! en es-tu bien sûr ?

— C’est moi qui les ai conduites au bateau.

— Mon pauvre ami, dit Harris en me serrant les mains, la reconnaissance s’impose, mais l’amour ne se commande pas.

— Hélas ! » fit Dimitri. Il y avait de l’écho dans le cœur de ce garçon.

Depuis ce jour, monsieur, j’ai vécu comme les bêtes, buvant, mangeant et l’air. J’ai expédié mes collections à Hambourg sans une seule fleur de Boryana variabilis. Mes amis m’ont conduit au bateau français le lendemain du bal. Ils ont trouvé prudent de faire le voyage pendant la nuit, de peur de rencontrer les soldats de M. Périclès. Nous sommes arrivés sans au Pirée ; mais à vingt-cinq brasses du rivage, une demi-douzaine de fusils invisibles ont chanté tout près de nos oreilles. C’était l’adieu du joli capitaine et de son beau pays.

J’ai parcouru les montagnes de Malte, de la Sicile et de l’Italie, et mon herbier s’est enrichi plus que moi. Mon père, qui avait eu le bon esprit de garder son auberge, m’a fait savoir, à Messine, que mes envois étaient appréciés là-bas. Peut-être trouverai-je une place en arrivant ; mais je me suis fait une loi de ne plus compter sur rien.

Harris est en route pour le Japon. Dans un an ou deux, j’espère avoir de ses nouvelles. Le petit Lobster m’a écrit à Rome, il s’exerce toujours à tirer le pistolet. Giacomo continue à cacheter des lettres le jour et à casser des noisettes le soir. M. Mérinay a trouvé pour sa pierre une nouvelle interprétation, bien plus ingénieuse que la mienne. Son grand travail sur Démosthène doit s’imprimer un jour ou l’autre. Le Roi des montagnes a fait sa paix avec l’autorité. Il construit une grande maison sur la route du Pentélique, avec un corps de garde pour loger vingt-cinq Pallicares dévoués. En attendant, il a loué un petit hôtel dans la ville moderne, au bord du grand ruisseau. Il reçoit beaucoup de monde et se démène activement pour arriver au ministère de la justice ; mais il faudra du temps. C’est Photini qui tient sa maison. Dimitri va quelquefois souper et soupirer à la cuisine.

Je n’ai plus entendu parler de Mme Simons, ni de M. Sharper, ni de Mary-Ann. Si ce silence continue, je n’y penserai bientôt plus. Quelquefois encore, au milieu de la nuit, je rêve que je suis devant elle et que ma longue figure maigre se reflète dans ses yeux. Alors je m’éveille, je pleure à chaudes larmes et je mords furieusement mon oreiller. Ce que je regrette, croyez-le bien, ce n’est pas la femme, c’est la fortune et la position qui m’ont échappé. Bien m’en a pris de ne pas livrer mon cœur, et je rends tous les jours des actions de grâces à ma froideur naturelle. Que je serais à plaindre, mon cher monsieur, si par malheur j’étais tombé amoureux !

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