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Les membres du corps diplomatique et les principaux invités se rangèrent en cercle autour du roi et de la reine, qui leur distribuèrent des paroles aimables, durant une demi-heure environ. J’étais au dernier rang, avec John Harris. Un officier placé devant nous se recula si maladroitement qu’il me marcha sur le pied et m’arracha un cri. Il retourna la tête, et je reconnus le capitaine Périclès, tout fraîchement décoré de l’ordre du Sauveur. Il me fit ses excuses et me demanda de mes nouvelles. Je ne pus m’empêcher de lui répondre que ma santé ne le regardait pas. John Harris, qui savait mon histoire de bout en bout, dit poliment au capitaine :
« N’est-ce pas à monsieur Périclès que j’ai l’honneur de parler ?
— A lui-même.
— Je suis charmé de la rencontre. Seriez-vous assez aimable pour m’accompagner un instant dans le salon de jeu ? Il est encore désert, et nous y serons seuls.
— A vos ordres, monsieur. »
M. Périclès, plus pâle qu’un soldat qui sort de l’hôpital, nous suivit en souriant. Arrivé, il fit face à John Harris, et lui dit : « Monsieur, j’attends votre bon plaisir. »
Pour toute réponse, Harris lui arracha sa croix avec le ruban neuf, et la mit dans sa poche en disant :
« Voilà, monsieur, tout ce que j’avais à vous dire.
— Monsieur, cria le capitaine en faisant un pas en arrière.
— Point de bruit, monsieur, je vous en prie. Si vous tenez à ce joujou, veuillez l’envoyer prendre chez M. John Harris, commandant de la Fancy, par deux de vos amis.
— Monsieur, reprit Périclès, je ne sais de quel droit vous me prenez une croix dont la valeur est de quinze francs, et que je serai forcé de remplacer à mes frais.
— Qu’à cela ne tienne, monsieur ; voici un souverain à l’ de la reine d’Angleterre : quinze francs pour la croix, dix pour le ruban. S’il restait quelque chose, je vous prierais de le boire à ma santé.
— Monsieur, dit l’officier en la pièce, je n’ai plus qu’à vous remercier. » Il nous salua sans ajouter un mot, mais ses yeux ne promettaient rien de bon.
« Mon cher Hermann, me dit Harris, vous ferez prudemment de quitter ce pays le plus tôt possible avec votre future. Ce gendarme m’a l’air d’un brigand fini. Quant à moi, je resterai huit jours, pour lui laisser le temps de me rendre la monnaie de ma pièce ; après quoi, je suivrai l’ordre qui m’envoie dans les mers du Japon.
— Je suis bien fâché, lui répondis-je, que votre vivacité vous ait emporté si loin. Je ne voulais pas sortir de Grèce sans un exemplaire ou deux de la Boryana variabilis. J’en avais un incomplet, sans les racines, et je l’ai oublié là-haut avec ma boîte de fer-blanc.
— Laissez un dessin de votre plante à Lobster ou à Giacomo. Ils feront un pèlerinage à votre intention dans la montagne. Mais, pour Dieu ! hâtez-vous de mettre votre bonheur en sûreté ! »
En attendant, mon bonheur n’arrivait pas au bal, et je me tuais les yeux à toutes les danseuses. Vers minuit, je perdis l’espérance. Je sortis du grand salon, et je me plantai mélancoliquement devant une table de whist, où quatre joueurs habiles faisaient courir les cartes avec une admirable. Je commençais à m’intéresser à ce jeu d’adresse, lorsqu’un éclat de rire argentin me fit bondir le cœur. Mary-Ann était là derrière moi. Je ne la voyais pas, et je n’osais me retourner vers elle, mais je la sentais présente, et la joie me serrait la gorge à m’étouffer. Ce qui causait son , je ne l’ai jamais su. Peut-être quelque costume ridicule : on en rencontre en tout pays dans les bals officiels. L’idée me vint que j’avais une glace devant moi. Je levai les yeux, et je la vis, sans être vu, entre sa mère et son oncle, plus belle et plus radieuse que le jour où elle m’était apparue pour la première fois. Un triple collier de perles caressantes mollement autour de son cou et suivait le doux contour de ses épaules divines. Ses beaux yeux scintillaient au feu des bougies, ses dents riaient avec une grâce inexprimable, la lumière jouait comme une folle dans la forêt de ses cheveux. Sa toilette était celle de toutes les jeunes filles ; elle ne portait pas, comme Mme Simons, un oiseau de paradis sur la tête, mais elle n’en était que plus belle ; sa jupe était relevée par quelques bouquets de fleurs naturelles ; elle avait des fleurs au corsage et dans les cheveux, et quelles fleurs, monsieur ? Je vous le donne en mille. Moi, je pensai mourir de joie en reconnaissant sur elle la Boryana variabilis. Tout me tombait du ciel en même temps. Y a-t-il rien de plus doux que d’herboriser dans les cheveux de celle qu’on aime ? J’étais le plus heureux des hommes et des naturalistes ! L’excès du bonheur m’entraîna par-dessus toutes les bornes des convenances. Je me retournai brusquement vers elle, je lui tendis les mains, je criai : « Mary-Ann ! c’est moi ! »
