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Chapitre 7

John Harris

Edmond About

Part 9 of 916 min6 words to learn

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« Figurez-vous, me dit-il, que j’arrivais de ma croisière, assez content de moi, et tout fier d’avoir coulé une demi-douzaine de pirates. Je mouille au Pirée le dimanche à six heures, je descends à terre, et comme il y avait huit jours que je vivais en tête-à-tête avec mon état-major, je me promettais une petite débauche de conversation. J’arrête un fiacre sur le port, et je le prends pour la soirée. Je tombe chez Christodule au milieu d’une consternation générale : je n’aurais jamais cru que tant d’ennui pût tenir dans la maison d’un pâtissier. Tout le monde était réuni pour le souper, Christodule, Maroula, Dimitri, Giacomo, William, M. Mérinay et la petite fille des dimanches, plus endimanchée que jamais ; William me conta votre affaire. Si j’ai poussé de beaux cris, inutile de vous le dire. J’étais furieux contre moi de n’avoir pas été là. Le petit m’assure qu’il a fait tout ce qu’il a pu. Il a battu toute la ville pour quinze mille francs, mais ses parents lui ont ouvert un crédit fort limité ; bref, il n’a pas trouvé la somme. Il s’est adressé, en désespoir de cause, à M. Mérinay ; mais le doux Mérinay prétend que tout son argent est prêté à des amis intimes, loin d’ici, bien loin, plus loin que le bout du monde.

« Hé ! morbleu ! dis-je à Lobster, c’est en monnaie de plomb qu’il faut payer le vieux scélérat. A quoi te sert-il d’être plus adroit que Nemrod, si ton talent n’est bon qu’à écorner la prison de Socrate ? Il faut organiser une chasse aux Pallicares ! J’ai refusé dans le temps un voyage dans l’Afrique centrale ; et j’en suis encore aux regrets. C’est double plaisir de tirer un gibier qui se défend. Fais provision de poudre et de balles, et demain matin nous entrons en campagne. » William mord à l’, Giacomo donne un grand coup de poing sur la table ; vous connaissez les coups de poing de Giacomo. Il jure de nous accompagner, pourvu qu’on lui procure un fusil à un coup. Mais le plus enragé de tous était M. Mérinay. Il voulait teindre ses mains dans le sang des coupables. On accepta ses services, mais j’offris de lui acheter le gibier qu’il rapporterait. Il enflait sa petite voix de la façon la plus comique, et disait, en montrant ses poings de demoiselle, qu’Hadgi-Stavros aurait affaire à lui.

« Moi, je riais de bon cœur, d’autant plus qu’on est toujours gai la veille d’une bataille. Lobster devint tout guilleret à l’idée de montrer aux brigands les progrès qu’il avait fait. Giacomo ne se tenait pas de joie ; les coins de sa bouche lui entraient dans les oreilles ; il cassait ses noisettes avec la figure d’un casse-noisette de Nuremberg. M. Mérinay avait des rayons autour de la tête. Ce n’était plus un homme, mais un feu d’artifice.

« Excepté nous, tous les convives avaient des mines d’une aune. La grosse pâtissière se confondait en signes de croix ; Dimitri levait les yeux au ciel, le lieutenant de la phalange nous conseillait d’y regarder à deux fois avant de nous frotter au Roi des montagnes. Mais la fille au nez aplati, celle que vous avez baptisée du nom de Crinolina invariabilis, était plongée dans une douleur tout à fait plaisante. Elle poussait des soupirs de fendeur de bois, elle ne mangeait que par contenance, et j’aurais pu faire entrer dans mon œil gauche le souper qu’elle mit dans sa bouche.

— C’est une brave fille, Harris.

— Brave fille tant que vous voudrez, mais je trouve que votre indulgence pour elle passe les bornes. Moi, je n’ai jamais pu lui pardonner ses robes qui se fourrent obstinément sous les pieds de ma chaise, l’odeur de patchouli qu’elle répand autour de moi, et les regards qu’elle promène autour de la table. On dirait, sur ma parole, qu’elle n’est pas capable de regarder une carafe sans lui faire les yeux doux. Mais si vous l’aimez telle qu’elle est, il n’y a rien à dire. Elle partit à neuf heures pour sa pension ; je lui souhaitai un bon voyage. Dix minutes après, je serre la main de nos amis, nous prenons rendez-vous pour le lendemain, je sors, je réveille mon cocher, et devinez un peu qui je trouve dans la voiture ? Crinolina invariabilis avec la servante du pâtissier.

« Elle appuie un doigt sur sa bouche, je monte sans rien dire, et nous partons. « Monsieur Harris, me dit-elle en assez bon anglais, ma foi ! monsieur Harris, jurez-moi de renoncer à vos projets contre le Roi des montagnes. »

« Je me mets à rire, elle se met à pleurer. Elle jure que je me ferai tuer ; je réponds que c’est moi qui tue les autres ; elle s’oppose à ce qu’on tue Hadgi-Stavros, je veux savoir pourquoi, et enfin, à bout d’éloquence, elle s’écrie, comme au cinquième acte d’un drame : « C’est mon père ! » Là-dessus, je commence à réfléchir sérieusement : une fois n’est pas coutume. Je songe qu’il me serait possible de récupérer un ami perdu sans en risquer deux ou trois autres, et je dis à la jeune Pallicare :

« Votre père vous aime-t-il ?

« — Plus que sa vie.

« — Vous a-t-il jamais refusé quelque chose ?

« — Rien de ce qu’il me faut.

« — Et si vous lui écriviez que vous avez besoin de M. Hermann Schultz, vous l’enverrait-il par retour du courrier ?

« — Non.

« — Vous en êtes sûre ?

« — Absolument.

« — Alors, mademoiselle, je n’ai plus qu’une chose à faire. A brigand, brigand et demi. Je vous emporte à bord de la Fancy, et je vous garde en otage jusqu’au retour d’Hermann.

« — J’allais vous le proposer, dit-elle. A ce prix papa vous rendra votre ami. »

J’interrompis à ce mot le récit de John Harris.

« Hé bien, lui dis-je, vous n’admirez pas la pauvre fille qui vous aime assez pour se livrer entre vos mains ?

— La belle affaire ! répondit-il ; elle voulait sauver son honnête homme de père, et elle savait bien qu’une fois la guerre déclarée, nous ne le manquerions pas. Je lui promis de la traiter avec tous les égards qu’un galant homme doit à une femme. Elle pleura jusqu’au Pirée, je la consolai comme je pus. Elle murmurait entre ses dents : « Je suis une fille perdue ! » Je lui démontrai par A plus B qu’elle se retrouverait. Je la vis descendre de voiture, je l’embarquai avec la servante dans mon grand canot, le même qui nous attend là-bas. J’écrivis au vieux brigand une lettre et je renvoyai la bonne femme à la ville avec le petit message pour Dimitri.

« Depuis ce temps, la belle jouit sans partage de mon appartement. Ordre de la traiter comme la fille d’un roi. J’ai attendu jusqu’à lundi soir la réponse de son père, puis la patience m’a manqué ; je suis revenu à ma première idée ; j’ai pris mes pistolets, j’ai fait signe à nos amis, et vous savez le reste. Maintenant, à votre tour ! vous devez avoir tout un volume à raconter.

— Je suis à vous, lui dis-je. Il faut d’abord que j’aille glisser un mot dans l’oreille d’Hadgi-Stavros. »

Je m’approchai du Roi des montagnes, et je lui dis tout bas : « Je ne sais pourquoi je vous ai conté que Photini aimait John Harris. Il fallait que la peur m’eût tourné la tête. Je viens de causer avec lui, et je vous jure sur la tête de mon père qu’elle lui est aussi indifférente que s’il ne lui avait jamais parlé. »

Le vieillard me remercia de la main, et j’allai raconter à John mes aventures avec Mary-Ann. « Bravo ! fit-il. Je trouvais que le roman n’était pas complet, faute d’un peu d’amour. En voilà beaucoup, ce qui ne gâte rien.

— Excusez-moi, lui dis-je. Il n’y a pas d’amour dans tout ceci : une bonne amitié d’un côté, un peu de reconnaissance de l’autre. Mais il ne faut rien de plus, je pense, pour faire un mariage raisonnablement assorti.

— Épousez, mon ami, et prenez-moi pour témoin de votre bonheur.

— Vous l’avez bien gagné, John Harris.

— Quand la reverrez-vous ? Je donnerais beaucoup pour assister à l’entrevue.

— Je voudrais lui faire une surprise et la rencontrer comme par hasard.

— C’est une idée ! Après-demain, au bal de la cour ! Vous êtes invité, moi aussi. La lettre vous attend sur votre table, chez Christodule. D’ici là, mon garçon, il faut rester à mon bord pour vous refaire un peu. Vos cheveux sont roussis et vos pieds endommagés : nous avons le temps de remédier à tout. »

Il était six heures du soir lorsque le grand canot de la Fancy nous mit tous à bord. On porta le Roi des montagnes jusque sur le pont. Il ne se soutenait plus. Photini se jeta dans ses bras en pleurant. C’était beaucoup de voir que tous ceux qu’elle aimait avaient survécu à la bataille, mais elle trouva son père vieilli de vingt ans. Peut-être aussi eut-elle à souffrir de l’indifférence de Harris. Il la remit au Roi avec un sans-façon tout américain, en lui disant :

« Nous sommes quittes. Vous m’avez rendu mon ami, je vous mademoiselle. Donnant, donnant. Les bons comptes font les bons amis. Et maintenant, vieillard, sous quel climat béni du ciel irez-vous chercher qui vous pende ? Vous n’êtes pas homme à vous retirer des affaires !

— Excusez-moi, répondit-il avec une certaine hauteur : j’ai dit adieu au brigandage, et pour toujours. Que ferais-je dans la montagne ? Tous mes hommes sont morts, blessés ou dispersés. J’en pourrais lever d’autres ; mais ces mains qui ont fait ployer tant de têtes me refusent le service. C’est aux jeunes à prendre ma place ; mais je les défie d’égaler ma fortune et ma renommée. Que vais-je faire de ce restant de vieillesse que vous m’avez laissé ? Je n’en sais rien encore ; mais soyez sûrs que mes derniers jours seront bien remplis. J’ai ma fille à établir, mes mémoires à dicter. Peut-être encore, si les secousses de cette semaine n’ont pas trop fatigué mon cerveau, consacrerai-je au service de l’État mes talents et mon expérience. Que Dieu me donne la santé de l’esprit : avant six mois je serai président du conseil des ministres. »

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