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Dimitri et Mary-Ann la saisirent chacun par une main et l’entraînèrent jusqu’au sentier qui nous avait amenés. Le petit moine la suivait en , et j’avais une violente tentation de la pousser par derrière ; mais un petit sifflement net et impératif nous arrêta tous sur nos pieds.
« St ! st ! »
Je levai les yeux. Deux buissons de lentisques et d’arbousiers se serraient à droite et à gauche du chemin. De chaque touffe d’arbres sortaient trois ou quatre canons de fusil. Une voix cria en grec : « Asseyez-vous à terre. » Cette opération me fut d’autant plus facile, que mes jarrets pliaient sous moi. Mais je me consolai en pensant qu’Ajax, Agamemnon et le bouillant Achille, s’ils s’étaient vus dans la même situation, n’auraient pas refusé le siège qu’on m’offrait.
Les canons des fusils s’abaissèrent vers nous. Je crus voir qu’ils s’allongeaient démesurément et que leurs extrémités allaient venir se rejoindre autour de nos têtes. Ce n’est pas que la peur me troublât la vue ; mais je n’avais jamais remarqué aussi sensiblement la longueur désespérante des fusils grecs. Tout l’arsenal déboucha bientôt dans le chemin, et chaque canon montra sa crosse et son maître.
La seule différence qui existe entre les diables et les brigands, c’est que les diables sont moins noirs qu’on ne le dit, et les brigands plus crottés qu’on ne le suppose. Les huit qui se mirent en cercle autour de nous étaient d’une telle , que j’aurais voulu leur donner mon argent avec des pincettes. On devinait avec un peu d’effort que leurs bonnets avaient été rouges ; mais la lessive elle-même n’aurait pas su retrouver la couleur originelle de leurs habits. Tous les rochers du royaume avaient déteint sur leurs jupes de percale, et leurs vestes gardaient un échantillon des divers terrains sur lesquels ils s’étaient reposés. Leurs mains, leurs figures et jusqu’à leurs moustaches étaient d’un gris rougeâtre comme le sol qui les portait. Chaque animal se colore suivant son domicile et ses habitudes : les renards du Groenland sont couleur de neige ; les lions, couleur de désert ; les perdrix, couleur de sillon ; les brigands grecs, couleur de grand chemin.
Le chef de la petite troupe qui nous avait faits prisonniers ne se distinguait par aucun signe extérieur. Peut-être cependant sa figure, ses mains et ses habits étaient-ils plus riches en poussière que ceux de ses camarades. Il se pencha vers nous du haut de sa longue taille, et nous examina de si près, que je sentis le frôlement de ses moustaches. Vous auriez dit un tigre qui flaire sa proie avant d’y goûter. Quand sa curiosité fut satisfaite, il dit à Dimitri : « Vide tes poches ! » Dimitri ne se le fit pas répéter deux fois. Il jeta devant lui un couteau, un sac à tabac, et trois piastres mexicaines qui composaient une somme de seize francs environ.
« Est-ce tout ? demanda le brigand.
— Oui, frère.
— Tu es le domestique ?
— Oui, frère.
— Reprends une piastre. Tu ne dois pas retourner à la ville sans argent. »
Dimitri marchanda. « Tu pourrais bien m’en laisser deux, dit-il. J’ai deux chevaux en bas ; ils sont loués au manège ; il faudra que je paye la journée.
— Tu expliqueras à Zimmermann que nous t’avons pris ton argent.
— Et s’il veut être payé quand même ?
— Réponds-lui qu’il est trop heureux de revoir ses chevaux.
— Il sait bien que vous ne prenez pas les chevaux. Qu’est-ce que vous en feriez dans la montagne ?
— Assez ! Dis-moi, quel est ce grand maigre qui est auprès de toi ? »
Je répondis moi-même : « Un honnête Allemand dont les dépouilles ne vous enrichiront pas.
— Tu parles bien le grec. Vide tes poches ! »
Je déposai sur la route une vingtaine de francs, mon tabac, ma pipe et mon mouchoir.
— Qu’est cela ? demanda le grand inquisiteur.
— Un mouchoir.
— Pourquoi faire ?
— Pour me moucher.
— Pourquoi m’as-tu dit que tu étais pauvre ? Il n’y a que les milords qui se mouchent dans des mouchoirs. Ote la boîte que tu as derrière le dos. Bien ! Ouvre-la.
Ma boîte contenait quelques plantes, un livre, un couteau, un petit paquet d’arsenic, une gourde presque vide, et les restes de mon déjeuner, qui allumèrent un regard de dans les yeux de Mme Simons. J’eus la hardiesse de les lui offrir avant que mon bagage changeât de maître. Elle accepta gloutonnement et se mit à dévorer le pain et la viande. A mon grand étonnement, cet acte de gourmandise scandalisa nos voleurs, qui murmurèrent entre eux le mot schismatique ! Le moine fit une demi-douzaine de signes de croix suivant le rite de l’Église grecque.
« Tu dois avoir une montre, me dit le brigand ; mets-la avec le reste. »
Je livrai ma montre d’argent, un bijou héréditaire du poids de quatre onces. Les scélérats se la passèrent de main en main, et la trouvèrent fort belle. J’espérais que l’admiration, qui rend l’homme meilleur, les disposerait à me restituer quelque chose, et je priai leur chef de me laisser ma boîte de fer blanc. Il m’imposa rudement silence. « Du moins, lui dis-je, rends-moi deux écus pour retourner à la ville ! » Il répondit avec un rire : « Tu n’en auras pas besoin. »
Le tour de Mme Simons était venu. Avant de mettre la main à la poche, elle interpella nos vainqueurs dans la langue de ses pères. L’anglais est un des rares idiomes qu’on peut parler la bouche pleine. « Réfléchissez bien à ce que vous allez faire, dit-elle d’un ton menaçant. Je suis Anglaise, et les citoyens anglais sont inviolables dans tous les pays du monde ; Ce que vous me prendrez vous servira peu et vous coûtera cher. L’Angleterre me vengera, et vous serez tous pendus, pour le moins. Maintenant, si vous voulez de mon argent, vous n’avez qu’à parler ; mais il vous brûlera les doigts : c’est de l’argent anglais !
— Que dit-elle ? » demanda l’orateur des brigands.
Dimitri répondit : « Elle dit qu’elle est Anglaise.
— Tant mieux ! Tous les Anglais sont riches. Dis-lui de faire comme vous. »
La pauvre dame vida sur le sable une bourse qui contenait douze souverains. Comme sa montre n’était pas en évidence, et qu’on ne faisait pas mine de nous fouiller, elle la garda. La des vainqueurs lui laissa son mouchoir de poche.
Mary-Ann jeta sa montre avec tout un trousseau d’amulettes contre le mauvais œil. Elle lança devant elle, par un mouvement plein de grâce mutine, un sac de peau de chagrin qu’elle portait en bandoulière. Le brigand l’ouvrit avec un empressement de douanier. Il en tira un petit nécessaire anglais, un flacon de sels anglais, une boîte de pastilles de menthe anglaise et cent et quelques francs d’argent anglais.
« Maintenant, dit la belle impatiente, vous pouvez nous laisser partir : nous n’ayons plus rien à vous. »
On lui indiqua, par un geste menaçant, que la séance n’était pas levée. Le chef de la bande s’accroupit devant nos dépouilles, appela le bon vieillard, compta l’argent en sa présence et lui remit une somme de quarante-cinq francs. Mme Simons me poussa le coude : « Vous voyez, me dit-elle, le moine et Dimitri nous ont livrés : on partage avec eux.
— Non, madame, répliquai-je aussitôt. Dimitri n’a reçu qu’une aumône sur ce qu’on lui avait volé. C’est une chose qui se fait partout. Aux bords du Rhin, lorsqu’un voyageur s’est ruiné à la roulette, le fermier des jeux lui donne de quoi retourner chez lui.
— Mais le moine ?
— Il a perçu la dîme du butin, en vertu d’un usage . Ne le lui reprochez pas, mais plutôt sachez-lui gré d’avoir voulu nous sauver quand son couvent était intéressé à notre capture. »
Cette discussion fut interrompue par les adieux de Dimitri. On venait de lui rendre sa liberté. « Attends-moi, lui dis-je, nous retournerons ensemble. » Il hocha tristement la tête et me répondit en anglais, pour être compris de ces dames :
« Vous êtes prisonniers pour quelques jours, et vous ne reverrez pas Athènes avant d’avoir payé rançon. Je vais avertir le milord. Ces dames ont-elles des commissions à me donner pour lui ?
— Dites-lui, cria Mme Simons, qu’il coure à l’ambassade, qu’il aille ensuite au Pirée trouver l’amiral, qu’il se plaigne au Foreign Office, qu’il écrive à lord Palmerston ! On nous arrachera d’ici par la force des armes ou par autorité de la politique ; mais je n’entends pas qu’on débourse un penny pour ma liberté.
— Moi, repris-je sans tant de colère, je te prie de dire à mes amis dans quelles mains tu m’as laissé. S’il faut quelques centaines de drachmes pour racheter un pauvre diable de naturaliste, ils les trouveront sans peine. Ces messieurs de grand chemin ne sauraient me coter bien cher. J’ai envie, tandis que tu es encore là, de leur demander ce que je vaux, au plus juste prix.
— Inutile, mon cher monsieur Hermann ; ce n’est pas eux qui fixeront le chiffre de votre rançon.
— Et qui donc ?
— Leur chef, Hadgi-Stavros. »
