Tap any word to see its meaning, save it, or listen from that sentence.
Je descendis la rue d’Hermès jusqu’au carrefour de la Belle-Grèce, et je pris la rue d’Éole. En passant devant la place des Canons, je saluai la petite artillerie du royaume, qui sommeille sous un hangar en rêvant la prise de Constantinople, et j’arrivai en quatre enjambées à la promenade de Patissia. Les mélias qui la bordent des deux côtés commençaient à entr’ouvrir leurs fleurs odorantes. Le ciel, d’un bleu foncé, blanchissait imperceptiblement entre l’Hymette et le Pentélique. Devant moi, à l’horizon, les sommets du Parnès se dressaient comme une muraille : c’était le but de mon voyage. Je descendis par un chemin de traverse jusqu’à la maison de la comtesse Janthe Théotoki, occupée par la légation de France ; je longeai les jardins du prince Michel Soutzo de l’Académie de Platon, qu’un président de l’aréopage mit en loterie il y a quelques années, et j’entrai dans le bois d’oliviers. Les grives matinales et les merles, leurs cousins germains, sautillaient dans les feuillages argentés et bavardaient joyeusement sur ma tête. Au débouché du bois, je traversai de grandes orges vertes où les chevaux de l’Attique, courts et comme sur la frise du Parthénon, se consolaient du fourrage sec et de la nourriture échauffante de l’hiver. Des bandes de tourterelles s’envolaient à mon approche, et les alouettes huppées montaient verticalement dans le ciel comme les fusées d’un feu d’artifice. De temps en temps une tortue traversait le chemin en traînant sa maison. Je la couchais soigneusement sur le dos, et je poursuivais ma route en lui laissant l’honneur de se tirer d’affaire. Après deux heures de marche, j’entrai dans le désert. Les tracés de culture disparaissaient ; on ne voyait sur le sol que des touffes d’herbe maigre, des oignons d’ornithogale ou de longues tiges d’asphodèles desséchées. Le soleil se levait et je voyais distinctement les sapins qui le flanc du Parnès. Le sentier que j’avais pris n’était pas un guide bien sûr, mais je me dirigeais sur un groupe de maisons éparpillées au revers de la montagne, et qui devaient être le village de Castia.
Je franchis d’une enjambée le Céphise éleusinien, au grand scandale des petites tortues plates qui sautaient à l’eau comme de simples grenouilles. A cent pas plus loin, le chemin se perdit dans un ravin large et profond, creusé par les pluies de deux ou trois mille hivers. Je supposai avec quelque raison que le ravin devait être la route. J’avais remarqué, dans mes excursions précédentes, que les Grecs se dispensent de tracer un chemin toutes les fois que l’eau a bien voulu se charger de la besogne. Dans ce pays, où l’homme contrarie peu le travail de la nature, les torrents sont routes royales ; les ruisseaux, routes départementales ; les rigoles, chemins vicinaux. Les orages font l’office d’ingénieurs des ponts et chaussées, et la pluie est un agent voyer qui entretient, sans contrôle, les chemins de grande et de petite communication. Je m’enfonçai donc dans le ravin, et je poursuivis ma promenade entre deux rives qui me cachaient la plaine, la montagne et mon but. Mais le chemin capricieux faisait tant de détours, que bientôt il me fut difficile de savoir dans quelle direction je marchais, et si je ne tournais pas le dos au Parnès. Le parti le plus sage eût été de grimper sur l’une ou l’autre rive et de m’orienter en plaine ; mais les talus étaient à pic, j’étais las, j’avais faim, et je me trouvais bien à l’ombre. Je m’assis sur un galet de marbre, je tirai de ma boîte un morceau de pain, une épaule d’agneau froide, et une gourde du petit vin que vous savez. Je me disais : « Si je suis sur un chemin, il y passera peut-être quelqu’un et je m’informerai. »
En effet, comme je refermais mon couteau pour m’étendre à l’ombre avec cette douce qui suit le déjeuner des voyageurs et des serpents, je crus entendre un pas de cheval. J’appliquai une oreille contre terre et je reconnus que deux ou trois cavaliers s’avançaient derrière moi. Je bouclai ma boîte sur mon dos, et je m’apprêtai à les suivre, dans le cas où ils se dirigeraient sur le Parnès. Cinq minutes après, je vis apparaître deux dames montées sur des chevaux de manège et équipées comme des Anglaises en voyage. Derrière elles marchait un piéton que je n’eus pas de peine à reconnaître : c’était Dimitri.
Vous qui avez un peu couru le monde, vous n’êtes pas sans avoir remarqué que le voyageur se met toujours en marche sans aucun souci des vanités de la toilette, mais que s’il vient à rencontrer des dames, fussent-elles plus vieilles que la colombe de l’arche, il sort brusquement de cette indifférence et jette un regard inquiet sur son enveloppe poudreuse. Avant même de distinguer la figure des deux amazones derrière leurs voiles de crêpe bleu, j’avais fait l’inspection de toute ma personne, et j’avais été assez satisfait. Je portais les vêtements que vous voyez, et qui sont encore présentables, quoiqu’ils me servent depuis bientôt deux ans. Je n’ai changé que ma coiffure : une casquette, fût-elle aussi belle et aussi bonne que celle-ci, ne protégerait pas un voyageur contre les coups de soleil. J’avais un chapeau de feutre gris à larges bords, où la poussière ne marquait point.
Je l’ôtai poliment sur le passage des deux dames, qui ne parurent pas s’inquiéter grandement de mon salut. Je tendis la main à Dimitri, et il m’apprit en quelques mots tout ce que je voulais savoir.
— Suis-je bien sur le chemin du Parnès ?
— Oui, nous y allons.
— Je peux faire route avec vous ?
— Pourquoi pas ?
— Qu’est-ce que ces dames ?
— Mes Anglaises. Le milord est resté à l’hôtel.
— Quelle espèce de gens ?
