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Chapitre 3

Mary-Ann

Edmond About

Part 6 of 79 min7 words to learn

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Pour le coup, Mme Simons perdit patience. « Je suis Anglaise, dit-elle à Dimitri, et l’on ne se moque pas de moi. Je me plaindrai à la légation. Quoi ! je vous loue pour une promenade dans la montagne, et vous me faites voyager sur des précipices ! Je vous ordonne d’apporter des provisions, et vous m’exposez à mourir de faim ! Nous devions déjeuner au khan, et le khan est abandonné ! J’ai la constance de vous suivre à jeun jusqu’à cet affreux village, et tous les paysans sont partis ! Tout cela n’est pas naturel. J’ai voyagé en Suisse : la Suisse est un pays de montagnes, et cependant je n’y ai manqué de rien : j’y ai toujours déjeuné à mes heures, et j’ai mangé des truites, entendez-vous ? »

Mary-Ann essaya de calmer sa mère, mais la bonne dame n’avait pas d’oreilles. Dimitri lui expliqua comme il put que les habitants du village étaient presque tous charbonniers, et que leur profession les dispersait assez souvent dans la montagne. En tout cas, il n’y avait pas encore de temps de perdu : il n’était pas plus de huit heures, et l’on était sûr de trouver à dix minutes de marche une maison habitée et un déjeuner tout prêt.

« Quelle maison ? demanda mistress Simons.

— La ferme du couvent. Les moines du Pentélique ont de vastes terrains au-dessus de Castia. Ils y élèvent des abeilles. Le bon vieillard qui exploite la ferme a toujours du vin, du pain, du miel et des poules : il nous donnera à déjeuner.

— Il sera sorti comme tout le monde.

— S’il est sorti, il ne sera pas loin. Le temps des approche, et il ne peut pas s’écarter beaucoup de ses ruchers.

— Allez-y voir ; moi, j’ai assez voyagé depuis ce matin. Je fais vœu de ne pas remonter à cheval avant d’avoir mangé.

— Madame, vous n’aurez pas besoin de remonter à cheval, reprit Dimitri, patient comme un guide. Nous pouvons attacher nos bêtes à l’abreuvoir, et nous arriverons plus vite à pied. »

Mary-Ann décida sa mère. Elle mourait d’envie de voir le bon vieillard et ses troupeaux ailés. Dimitri fixa les chevaux auprès de la fontaine, en posant sur chaque bride une grosse pierre pesante. Mme Simons et sa fille relevèrent leurs amazones ; et notre petite troupe s’engagea dans un sentier escarpé, fort agréable assurément aux chèvres de Castia. Tous les lézards verts qui s’y chauffaient au soleil se retirèrent discrètement à notre approche, mais chacun d’eux arracha un cri d’aigle à la bonne Mme Simons, qui ne pouvait pas souffrir les bêtes rampantes. Après un quart d’heure de , elle eut enfin la joie de voir une maison ouverte et un visage humain. C’était la ferme et le bon vieillard.

La ferme était un petit édifice en briques rouges coiffé de cinq coupoles, ni plus ni moins qu’une mosquée de village. A la voir de loin, elle ne manquait pas d’une certaine élégance. Propre en dehors, sale en dedans, c’est la devise de l’Orient. On voyait aux environs, à l’abri d’un monticule hérissé de thym, une centaine de ruches en paille, posées à terre sans façon et alignées au cordeau comme les tentes dans un camp. Le roi de cet empire, le bon vieillard, était un petit jeune homme de vingt-cinq ans, rond et . Tous les moines grecs sont décorés du titre de bon vieillard, et l’âge n’y fait rien. Il était vêtu comme un paysan, mais son bonnet, au lieu d’être rouge, était noir : c’est à ce signe que Dimitri le reconnut.

Le petit homme, en nous voyant accourir, levait les bras au ciel, et donnait les signes d’une stupéfaction profonde. « Voilà un singulier original, dit Mme Simons ; qu’a-t-il donc tant à s’étonner ? On dirait qu’il n’a jamais vu d’Anglaises ! »

Dimitri, qui courait en tête, baisa la main du moine, et lui dit avec un curieux mélange de respect et de familiarité :

« Bénissez-moi, mon père. Tords le cou à deux poulets, on te payera bien.

— Malheureux ! dit le moine, que venez-vous faire ici ?

— Déjeuner.

— Tu n’as donc pas vu que le khan d’en bas était abandonné ?

— Je l’ai si bien vu, que j’y ai trouvé visage de bois.

— Et que le village était désert ?

— Si j’y avais rencontré du monde, je n’aurais pas grimpé jusque chez toi.

— Tu es donc d’accord avec eux ?

— Eux qui ?

— Les brigands !

— Il y a des brigands dans le Parnès ?

— Depuis avant-hier.

— Où sont-ils ?

— Partout ! »

Dimitri se retourna vivement vers nous et nous dit :

« Nous n’avons pas une minute à perdre. Les brigands sont dans la montagne. Courons à nos chevaux. Un peu de courage, mesdames, et des jambes, s’il vous plaît !

— Voilà qui est trop fort ! cria Mme Simons. Sans avoir déjeuné !

— Madame, votre déjeuner pourrait vous coûter cher. Hâtons-nous, pour l’amour de Dieu !

— Mais c’est donc une conspiration ! Vous avez juré de me faire mourir de faim ! Voici les brigands, maintenant ! Comme s’il y avait des brigands ! Je ne crois pas aux brigands. Tous les journaux annoncent qu’il n’y en a plus ! D’ailleurs je suis Anglaise, et si quelqu’un touchait un cheveu de ma tête…! »

Mary-Ann était beaucoup moins rassurée. Elle s’appuya sur mon bras et me demanda si je croyais que nous fussions en danger de mort.

« De mort, non. De vol, oui.

— Que m’importe ? reprit Mme Simons. Qu’on me vole tout ce que j’ai sur moi, et qu’on me serve à déjeuner ! »

J’ai su plus tard que la pauvre femme était sujette à une maladie assez rare que le appelle faim canine, et que nous autres savants nous baptisons du nom de . Lorsque la faim la prenait, elle aurait donné sa fortune pour un plat de lentilles.

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