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Chapitre 38

Chapitre 38

Émile Zola

Parte 3 de 59 min6 palabras para aprender

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Zacharie avait obtenu d'être parmi les ouvriers d'élite mis à l'abattage. C'était un poste d'honneur qu'on se disputait. Et il s'emportait, lorsqu'on voulait le relayer, après ses deux heures de corvée réglementaire. Il volait le tour des camarades, il refusait de lâcher la rivelaine. Sa galerie bientôt fut en avance sur les autres, il s'y battait contre la houille d'un élan si farouche, qu'on entendait monter du boyau le souffle grondant de sa poitrine, pareil au ronflement de quelque forge intérieure. Quand il en sortait, boueux et noir, ivre de fatigue, il tombait par terre, on devait l'envelopper dans une couverture. Puis, chancelant encore, il s'y replongeait, et la lutte recommençait, les grands coups sourds, les plaintes étouffées, un enragement victorieux de massacre. Le pis était que le charbon devenait dur, il cassa deux fois son outil, exaspéré de ne plus avancer si vite. Il souffrait aussi de la chaleur, une chaleur qui augmentait à chaque mètre d'avancement, insupportable au fond de cette trouée mince, où l'air ne pouvait circuler. Un ventilateur à bras fonctionnait bien, mais l'aérage s'établissait mal, on retira à trois reprises des haveurs évanouis, que l'asphyxie étranglait.

Négrel vivait au fond, avec ses ouvriers. On lui descendait ses repas, il dormait parfois deux heures, sur une botte de paille, roulé dans un manteau. Ce qui soutenait les courages, c'était la supplication des misérables, là-bas, le rappel de plus en plus distinct qu'ils battaient pour qu'on se hâtât d'arriver. A présent, il sonnait très clair, avec une musicale, comme frappé sur les lames d'un harmonica. On se guidait grâce à lui, on marchait à ce bruit cristallin, ainsi qu'on marche au canon dans les batailles. Chaque fois qu'un haveur était relayé, Négrel descendait, tapait, puis collait son oreille; et, chaque fois, jusqu'à présent, la réponse était venue, rapide et pressante. Aucun doute ne lui restait, on avançait dans la bonne direction; mais quelle lenteur fatale! Jamais on n'arriverait assez tôt. En deux jours, d'abord, on avait bien abattu treize mètres; seulement, le troisième jour, on était tombé à cinq; puis, le quatrième, à trois. La houille se serrait, durcissait à un tel point, que, maintenant, on fonçait de deux mètres, avec peine. Le neuvième jour, après des efforts , l'avancement était de trente-deux mètres, et l'on calculait qu'on en avait devant soi une vingtaine encore. Pour les prisonniers, c'était la douzième journée qui commençait, douze fois vingt-quatre heures sans pain, sans feu, dans ces ténèbres ! Cette abominable idée mouillait les paupières, raidissait les bras à la besogne. Il semblait impossible que des chrétiens vécussent davantage, les coups lointains s'affaiblissaient depuis la veille, on tremblait à chaque instant de les entendre s'arrêter.

Régulièrement, la Maheude venait toujours s'asseoir à la bouche du puits. Elle amenait, entre ses bras, Estelle qui ne pouvait rester seule du matin au soir. Heure par heure, elle suivait ainsi le travail, partageait les espérances et les abattements. C'était, dans les groupes qui stationnaient, et jusqu'à Montsou, une attente fébrile, des commentaires sans fin. Tous les coeurs du pays battaient là-bas, sous la terre.

Le neuvième jour, à l'heure du déjeuner, Zacharie ne répondit pas, lorsqu'on l'appela pour le relais. Il était comme fou, il s'acharnait avec des jurons. Négrel, sorti un instant, ne put le faire obéir; et il n'y avait même là qu'un porion, avec trois mineurs. Sans doute, Zacharie, mal éclairé, furieux de cette lueur vacillante qui retardait sa besogne, commit l' d'ouvrir sa lampe. On avait pourtant donné des ordres sévères, car des fuites de grisou s'étaient déclarées, le gaz séjournait en masse énorme, dans ces couloirs étroits, privés d'aérage. Brusquement, un coup de foudre éclata, une trombe de feu sortit du boyau, comme de la gueule d'un canon chargé à mitraille. Tout flambait, l'air s'enflammait ainsi que de la poudre, d'un bout à l'autre des galeries. Ce torrent de flamme emporta le porion et les trois ouvriers, remonta le puits, jaillit au grand jour en une éruption, qui crachait des roches et des débris de charpente. Les curieux s'enfuirent, la Maheude se leva, serrant contre sa gorge Estelle épouvantée.

Lorsque Négrel et les ouvriers revinrent, une colère terrible les secoua. Ils frappaient la terre à coups de talon, comme une tuant au hasard ses enfants, dans les imbéciles caprices de sa cruauté. On se dévouait, on allait au secours de camarades, et il fallait encore y laisser des hommes! Après trois grandes heures d'efforts et de dangers, quand on pénétra enfin dans les galeries, la remonte des victimes fut lugubre. Ni le porion ni les ouvriers n'étaient morts, mais des plaies affreuses les couvraient, exhalaient une odeur de chair grillée; ils avaient bu le feu, les brûlures descendaient jusque dans leur gorge; et ils poussaient un hurlement continu, suppliant qu'on les achevât. Des trois mineurs, un était l'homme qui, pendant la grève, avait crevé la pompe de Gaston-Marie d'un dernier coup de pioche; les deux autres gardaient des cicatrices aux mains, les doigts écorchés, coupés, à force d'avoir lancé des briques sur les soldats. La foule, toute pâle et frémissante, se découvrit quand ils passèrent.

Debout, la Maheude attendait. Le corps de Zacharie parut enfin. Les vêtements avaient brûlé, le corps n'était qu'un charbon noir, calciné, méconnaissable. Broyée dans l'explosion, la tête n'existait plus. Et, lorsqu'on eut déposé ces restes affreux sur un brancard, la Maheude les suivit d'un pas , les paupières ardentes, sans une larme. Elle tenait dans ses bras Estelle assoupie, elle s'en allait tragique, les cheveux fouettés par le vent. Au coron, Philomène demeura stupide, les yeux changés en fontaines, tout de suite soulagée. Mais déjà la mère était retournée du même pas à Réquillart: elle avait accompagné son fils, elle revenait attendre sa fille.

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