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Chapitre 40

Conversation sous la pluie

Alain-Fournier

Part 2 of 28 min6 words to learn

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C'est alors que, levant la tête, je la vis à deux pas de moi. Ses souliers, dans le sable, faisaient un bruit léger que j'avais confondu avec celui des gouttes d'eau de la haie. Elle avait sur la tête et les épaules un grand fichu de laine noire, et la pluie fine poudrait sur son front ses cheveux. Sans doute, de sa chambre, m'avait-elle aperçu par la fenêtre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers moi. Ainsi ma mère, autrefois, s'inquiétait et me cherchait pour me dire: «Il faut rentrer», mais ayant pris goût à cette promenade sous la pluie et dans la nuit, elle disait seulement avec douceur: «Tu vas prendre froid!» et restait en ma compagnie à causer longuement…

Yvonne de Galais me tendit une main brûlante, et, renonçant à me faire entrer aux Sablonnières, elle s'assit sur le banc moussu et vert-de-grisé, du côté le moins mouillé, tandis que debout, appuyé du genou à ce même banc, je me penchais vers elle pour l'entendre.

Elle me gronda d'abord amicalement pour avoir ainsi mes vacances:

—Il fallait bien, répondis-je, que je vinsse au plus tôt pour vous tenir compagnie.

—Il est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir, je suis seule encore. Augustin n'est pas revenu…

Prenant ce soupir pour un regret, un reproche , je commençais à dire lentement:

—Tant de folies dans une si noble tête! Peut-être le goût des aventures plus fort que tout…

Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce lieu, ce soir-là, que pour la première et la dernière fois, elle me parla de Meaulnes.

—Ne parlez pas ainsi, dit-elle doucement, François Seurel, mon ami. Il n'y a que nous—il n'y a que moi de coupable. Songez à ce que nous avons fait…

»Nous lui avons dit: «Voici le bonheur, voici ce que tu as cherché pendant toute ta jeunesse, voici la jeune fille qui était à la fin de tous tes rêves!

»Comment celui que nous poussions ainsi par les épaules n'aurait-il pas été saisi d'hésitation, puis de crainte, puis d', et n'aurait-il pas cédé à la tentation de s'enfuir!

—Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous étiez ce bonheur-là, cette jeune fille-là.

—Ah! soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant avoir cette pensée orgueilleuse. C'est cette pensée-là qui est cause de tout.

»Je vous disais: «Peut-être que je ne puis rien faire pour lui». Et au fond de moi, je pensais: Puisqu'il m'a tant cherchée et puisque je l'aime il faudra bien que je fasse son bonheur.» Mais quand je l'ai vu près de moi, avec toute sa fièvre, son inquiétude, son remords mystérieux, j'ai compris que je n'étais qu'une pauvre femme comme les autres…

»—Je ne suis pas digne de vous, répétait-il, quand ce fut le petit jour et la fin de la nuit de nos noces.

»Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne calmait son angoisse. Alors j'ai dit:

»—S'il faut que vous partiez, si je suis venue vers vous au moment où rien ne pouvait vous rendre heureux, s'il faut que vous m'abandonniez un temps pour ensuite revenir près de moi, c'est moi qui vous demande de partir…

Dans l'ombre je vis qu'elle avait levé les yeux sur moi. C'était comme une qu'elle m'avait faite, et elle attendait, anxieusement, que je l'approuve ou la condamne. Mais que pouvais-je dire? Certes, au fond de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et sauvage, qui se faisait toujours punir plutôt que de s'excuser ou de demander une permission qu'on lui eût certainement accordée. Sans doute aurait-il fallu qu'Yvonne de Galais lui fît violence, et lui prenant la tête entre ses mains, lui dît: «Qu'importe ce que vous avez fait; je vous aime; tous les hommes ne sont-ils pas des pécheurs?» Sans doute avait-elle eu grand tort, par générosité, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi sur la route des aventures… Mais comment aurais-je pu tant de bonté, tant d'amour!…

Il y eut un long moment de silence, pendant lequel, troublés jusques au fond du cœur, nous entendions la pluie froide dégoutter dans les haies et sous les branches des arbres.

—Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien ne nous séparait désormais. Et il m'a embrassée, simplement, comme un mari qui laisse sa jeune femme, avant un long voyage…

Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main fiévreuse, puis son bras, et nous remontâmes l'allée dans l'obscurité profonde.

—Pourtant il ne vous a jamais écrit? demandai-je.

—Jamais, répondit-elle.

Et alors, la pensée nous venant à tous deux de la vie aventureuse qu'il menait à cette heure sur les routes de France ou d'Allemagne, nous commençâmes à parler de lui comme nous ne l'avions jamais fait. Détails oubliés, impressions anciennes nous revenaient en mémoire, tandis que lentement nous regagnions la maison, faisant à chaque pas de longues stations pour mieux échanger nos souvenirs… Longtemps—jusqu'aux barrières du jardin—dans l'ombre, j'entendis la précieuse voix basse de la jeune femme; et moi, repris par mon vieil enthousiasme, je lui parlais sans me lasser, avec une amitié profonde, de celui qui nous avait abandonnés…

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