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Chapitre 33

La grande nouvelle

Alain-Fournier

Part 2 of 28 min6 words to learn

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«Eh bien j'ai essayé de vivre là-bas, à Paris, quand j'ai vu que tout était fini et qu'il ne valait plus même la peine de chercher le Domaine perdu… Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, comment pourrait-il ensuite de la vie de tout le monde? Ce qui est le bonheur des autres m'a paru . Et lorsque, sincèrement, délibérément, j'ai décidé un jour de faire comme les autres, ce jour-là j'ai du remords pour longtemps…

Assis sur une chaise de l'estrade, la tête basse, l'écoutant sans le regarder je ne savais que penser de ces explications obscures:

—Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long voyage? As-tu quelque faute à réparer? Une promesse à tenir?

—Eh bien, oui, répondit-il. Tu te souviens de cette promesse que j'avais faite à Frantz?…

—Ah! fis-je soulagé, il ne s'agit que de cela?…

—De cela. Et peut-être aussi d'une faute à réparer. Les deux en même temps…

Suivit un moment de silence pendant lequel je décidai de commencer à parler et préparai mes mots.

—Il n'y a qu'une explication à laquelle je croie, dit-il encore. Certes, j'aurais voulu revoir une fois Mlle de Galais, seulement la revoir… Mais, j'en suis persuadé maintenant, lorsque j'avais découvert le Domaine sans nom, j'étais à une hauteur, à un degré de perfection et de pureté que je n'atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement, comme je te l'écrivais un jour, je retrouverai peut-être la beauté de ce temps-là…

Il changea de ton pour reprendre avec une animation étrange, en se rapprochant de moi:

—Mais, écoute, Seurel! Cette intrigue nouvelle et ce grand voyage, cette faute que j'ai commise et qu'il faut réparer, c'est, en un sens, mon ancienne aventure qui se poursuit…

Un temps, pendant lequel péniblement il essaya de ses souvenirs. J'avais manqué l'occasion précédente. Je ne voulais pour rien au monde laisser passer celle-ci; et, cette fois, je parlai—trop vite, car je regrettai amèrement plus tard, de n'avoir pas attendu ses .

Je prononçai donc ma phrase, qui était préparée pour l'instant d'avant, mais qu'il n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste, à peine en soulevant un peu la tête:

—Et si je venais t'annoncer que tout espoir n'est pas perdu?…

Il me regarda, puis, détournant brusquement les yeux, rougit comme je n'ai jamais vu quelqu'un rougir: une montée de sang qui devait lui cogner à grands coups dans les tempes…

—Que veux-tu dire? demanda-t-il enfin, à peine distinctement.

Alors, tout d'un trait, je racontai ce que je savais, ce que j'avais fait, et comment, la face des choses ayant tourné, il semblait presque que ce fût Yvonne de Galais qui m'envoyait vers lui.

Il était maintenant affreusement pâle.

Durant tout ce récit, qu'il écoutait en silence, la tête un peu rentrée, dans l'attitude de quelqu'un qu'on a surpris et qui ne sait comment se défendre, se cacher ou s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle, qu'une seule fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les Sablonnières avaient été démolies et que le Domaine d'autrefois n'existait plus:

—Ah! dit-il, tu vois… (comme s'il eût guetté une occasion de justifier sa conduite et le désespoir où il avait ) tu vois: il n'y a plus rien…

Pour terminer, persuadé qu'enfin l'assurance de tant de facilité emporterait le reste de sa peine, je lui racontai qu'une partie de campagne était organisée par mon oncle Florentin, que Mlle de Galais devait y venir à cheval et que lui-même était invité… Mais il paraissait complètement désemparé et continuait à ne rien répondre.

—Il faut tout de suite décommander ton voyage, dis-je avec impatience. Allons avertir ta mère…

Et comme nous descendions tous les deux:

—Cette partie de campagne?… me demanda-t-il avec hésitation. Alors, vraiment, il faut que j'y aille?…

—Mais voyons, répliquai-je, cela ne se demande pas.

Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les épaules.

En bas, Augustin avertit Mme Meaulnes que je déjeunerais avec eux, dînerais, coucherais là et que, le lendemain, lui-même louerait une bicyclette et me suivrait au Vieux-Nançay.

—Ah! très bien, fit-elle, en hochant la tête, comme si ces nouvelles eussent confirmé toutes ses prévisions.

Je m'assis dans la petite salle à manger, sous les calendriers illustrés, les poignards ornementés et les outres soudanaises qu'un frère de M. Meaulnes, ancien soldat d'infanterie de marine, avait rapportés de ses lointains voyages…

Augustin me laissa là un instant, avant le repas, et, dans la chambre voisine, où sa mère avait préparé ses bagages, je l'entendis qui lui disait, en baissant un peu la voix, de ne pas défaire sa malle,—car son voyage pouvait être seulement retardé…

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