Skip to content

Chapitre 18

Le grand jeu

Alain-Fournier

Part 2 of 28 min6 words to learn

Tap any word to see its meaning, save it, or listen from that sentence.

Puis, à chaque endroit par huit ou dix inconnus aux voix déguisées, les cris de: «Amenez-le!» éclatèrent successivement—sur le toit du cellier qu'ils avaient dû atteindre en escaladant un tas de fagots adossé au mur extérieur;—sur un petit mur qui joignait le hangar au portail et dont la crête arrondie permettait de se mettre commodément à cheval;—sur le mur grillé de la route de La Gare où l'on pouvait facilement monter… Enfin, par derrière, dans le jardin, une troupe retardataire arriva, qui fit la même , criant cette fois:

—A l'abordage!

Et nous entendions l'écho de leurs cris résonner dans les salles de classe vides, dont ils avaient ouvert les fenêtres.

Nous connaissions si bien, Meaulnes et moi, les détours et les passages de la grande demeure, que nous voyions très nettement, comme sur un plan, tous les points où ces gens inconnus étaient en train de l'attaquer.

A vrai dire, ce fut seulement au tout premier instant que nous eûmes de l'effroi. Le coup de sifflet nous fit penser tous les quatre à une attaque de rôdeurs et de bohémiens. Justement il y avait depuis une quinzaine, sur la place, derrière l'église, un grand malandrin et un jeune garçon à la tête serrée dans des bandages. Il y avait aussi, chez les charrons et les maréchaux, des ouvriers qui n'étaient pas du pays.

Mais, dès que nous eûmes entendu les crier, nous fûmes persuadés que nous avions affaire à des gens—et probablement à des jeunes gens—du bourg. Il y avait même certainement des gamins—on reconnaissait leurs voix suraiguës—dans la troupe qui se jetait à l'assaut de notre demeure comme à l'abordage d'un navire.

—Ah! bien, par exemple… s'écria mon père.

Et Millie demanda à mi-voix:

—Mais qu'est-ce que cela veut dire?

lorsque soudain les voix du portail et du mur grillé—puis celle de la fenêtre—s'arrêtèrent. Deux coups de sifflet partirent derrière la croisée. Les cris des gens grimpés sur le cellier, comme ceux des assaillants du jardin, progressivement, puis cessèrent; nous entendîmes, le long du mur de la salle à manger le frôlement de toute la troupe qui se retirait en hâte et dont les pas étaient amortis par la neige.

Quelqu'un évidemment les dérangeait. A cette heure où tout dormait, ils avaient pensé mener en paix leur assaut contre cette maison isolée à la sortie du bourg. Mais voici qu'on troublait leur plan de campagne.

A peine avions-nous eu le temps de nous ressaisir—car l'attaque avait été soudaine comme un abordage bien conduit—et nous disposions-nous à sortir, que nous entendîmes une voix connue appeler à la petite grille:

—Monsieur Seurel! Monsieur Seurel!

C'était M. Pasquier, le boucher. Le gros petit homme racla ses sabots sur le seuil, secoua sa courte blouse saupoudrée de neige et entra. Il se donnait l'air et effaré de quelqu'un qui a surpris tout le secret d'une mystérieuse affaire:

—J'étais dans ma cour, qui donne sur la place des Quatre-Routes. J'allais fermer l'étable des chevaux. Tout d'un coup; dressés sur la neige, qu'est-ce que je vois: deux grands gars qui semblaient faire sentinelle ou guetter quelque chose. Ils étaient vers la croix. Je m'avance: je fais deux pas—Hip! les voilà partis au grand galop du côté de chez vous. Ah! je n'ai pas hésité, j'ai pris mon falot et j'ai dit: Je vas aller raconter ça à M. Seurel…

Et le voilà qui recommence son histoire: «J'étais dans la cour derrière chez moi…» Sur ce, on lui offre une liqueur, qu'il accepte, et on lui demande des détails qu'il est incapable de fournir.

Il n'avait rien vu en arrivant à la maison. Toutes les troupes mises en éveil par les deux sentinelles qu'il avait dérangées aussitôt. Quant à dire qui ces estafettes pouvaient être…

—Ça pourrait bien être des bohémiens, avançait-il. Depuis bientôt un mois qu'ils sont sur la place, à attendre le beau temps pour jouer la comédie, ils ne sont pas sans avoir organisé quelque mauvais coup.

Tout cela ne nous avançait guère et nous restions debout, fort perplexes tandis que l'homme sirotait la liqueur et de nouveau mimait son histoire, lorsque Meaulnes, qui avait écouté jusque-là fort attentivement, prit par terre le falot du boucher et décida:

—Il faut aller voir!

Il ouvrit la porte et nous le suivîmes, M. Seurel, M. Pasquier et moi.

Millie, déjà rassurée puisque les assaillants étaient partis, et, comme tous les gens ordonnés et méticuleux, fort peu curieuse de sa nature, déclara:

—Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la clef. Moi, je vais me coucher. Je laisserai la lampe allumée.

Words in this part

Reading Blitz

How many words stuck?

60 seconds on the 154 words you have met in this book so far. Practice only, never ranked.

Start the Blitz
Up nextTodayBack to today’s plan