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Chapitre 40

Chapitre 40

Émile Zola

Part 1 of 410 min6 words to learn

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Il était quatre heures du matin. La fraîche nuit d'avril de l'approche du jour. Dans le ciel limpide, les étoiles vacillaient, tandis qu'une clarté d'aurore empourprait l'orient. Et la campagne noire, assoupie, avait à peine un frisson, cette vague rumeur qui précède le réveil.

Étienne, à longues enjambées, suivait le chemin de Vandame. Il venait de passer six semaines à Montsou, dans un lit de l'hôpital. Jaune encore et très maigre, il s'était senti la force de partir, et il partait. La Compagnie, tremblant toujours pour ses fosses, procédant à des renvois successifs, l'avait averti qu'elle ne pourrait le garder. Elle lui offrait d'ailleurs un secours de cent francs, avec le conseil paternel de quitter le travail des mines, trop dur pour lui désormais. Mais il avait refusé les cent francs. Déjà, une réponse de Pluchart, une lettre où se trouvait l'argent du voyage, l'appelait à Paris. C'était son ancien rêve réalisé. La veille, en sortant de l'hôpital, il avait couché au Bon-Joyeux, chez la veuve Désir. Et il se levait de grand matin, une seule envie lui restait, dire adieu aux camarades, avant d'aller prendre le train de huit heures, à Marchiennes.

Un instant, sur le chemin qui devenait rose, Étienne s'arrêta. Il faisait bon respirer cet air si pur du printemps précoce. La matinée s'annonçait superbe. Lentement, le jour grandissait, la vie de la terre montait avec le soleil. Et il se remit en marche, tapant fortement son bâton de cornouiller, regardant au loin la plaine sortir des vapeurs de la nuit. Il n'avait revu personne, la Maheude était venue une seule fois à l'hôpital, puis n'avait pu revenir sans doute. Mais il savait que tout le coron des Deux-Cent-Quarante descendait à Jean-Bart maintenant, et qu'elle-même y avait repris du travail.

Peu à peu, les chemins déserts se peuplaient, des charbonniers passaient continuellement près d'Étienne, la face blême, silencieux. La Compagnie, disait-on, abusait de son triomphe. Après deux mois et demi de grève, vaincus par la faim, lorsqu'ils étaient retournés aux fosses, ils avaient dû accepter le tarif de boisage, cette baisse de salaire déguisée, exécrable à présent, ensanglantée du sang des camarades. On leur volait une heure de travail, on les faisait mentir à leur serment de ne pas se soumettre, et ce imposé leur restait en travers de la gorge, comme une poche de fiel. Le travail recommençait partout, à Mirou, à Madeleine, à Crèvecoeur, à la Victoire. Partout, dans la brume du matin, le long des chemins noyés de ténèbres, le troupeau piétinait, des files d'hommes trottant le nez vers la terre, ainsi que du bétail mené à l'abattoir. Ils grelottaient sous leurs minces vêtements de toile, ils croisaient les bras, roulaient les reins, gonflaient le dos, que le briquet, logé entre la chemise et la veste, rendait bossu. Et, dans ce retour en masse, dans ces ombres muettes, toutes noires, sans un rire, sans un regard de côté, on sentait les dents serrées de colère, le coeur gonflé de haine, l'unique résignation à la nécessité du ventre.

Plus il approchait de la fosse, et plus Étienne voyait leur nombre s'accroître. Presque tous marchaient isolés, ceux qui venaient par groupes se suivaient à la file, éreintés déjà, las des autres et d'eux-mêmes. Il en aperçut un, très vieux, dont les yeux luisaient, pareils à des charbons, sous un front livide. Un autre, un jeune, soufflait, d'un souffle contenu de tempête. Beaucoup avaient leurs sabots à la main; et l'on entendait à peine sur le sol le bruit mou de leurs gros bas de laine. C'était un ruissellement sans fin, une débâcle, une marche forcée d'armée battue, allant toujours la tête basse, enragée sourdement du besoin de reprendre la lutte et de se venger.

Lorsque Étienne arriva, Jean-Bart sortait de l'ombre, les lanternes accrochées aux tréteaux brûlaient encore, dans l'aube naissante. Au-dessus des bâtiments obscurs, un échappement s'élevait comme une blanche, délicatement teintée de carmin. Il passa par l'escalier du criblage, pour se rendre à la recette.

La descente commençait, des ouvriers montaient de la baraque. Un instant, il resta immobile, dans ce vacarme et cette agitation. Des roulements de berlines ébranlaient les dalles de fonte, les bobines tournaient, déroulaient les câbles, au milieu des éclats du porte-voix, de la sonnerie des timbres, des coups de massue sur le billot du signal; et il retrouvait le monstre avalant sa ration de chair humaine, les cages émergeant, replongeant, engouffrant des charges d'hommes, sans un arrêt, avec le coup de gosier facile d'un géant . Depuis son accident, il avait une horreur nerveuse de la mine. Ces cages qui s'enfonçaient, lui tiraient les entrailles. Il dut tourner la tête, le puits l'exaspérait.

Mais, dans la vaste salle encore sombre, que les lanternes épuisées éclairaient d'une clarté louche, il n'apercevait aucun visage ami. Les mineurs qui attendaient là, pieds nus, la lampe à la main, le regardaient de leurs gros yeux inquiets, puis baissaient le front, se reculaient d'un air de honte. Eux, sans doute, le connaissaient, et ils n'avaient plus de rancune contre lui, ils semblaient au contraire le craindre, rougissant à l'idée qu'il leur reprochait d'être des lâches. Cette attitude lui gonfla le coeur, il oubliait que ces misérables l'avaient lapidé, il recommençait le rêve de les changer en héros, de diriger le peuple, cette force de la nature qui se dévorait elle-même.

Une cage embarqua des hommes, la disparut, et comme d'autres arrivaient, il vit enfin un de ses lieutenants de la grève, un brave qui avait juré de mourir.

—Toi aussi! murmura-t-il, .

L'autre pâlit, les lèvres tremblantes; puis, avec un geste d'excuse:

—Que veux-tu? j'ai une femme.

Maintenant, dans le nouveau flot monté de la baraque, il les reconnaissait tous.

—Toi aussi! toi aussi! toi aussi!

Et tous frémissaient, bégayaient d'une voix étouffée:

—J'ai une mère… J'ai des enfants… Il faut du pain.

La cage ne reparaissait pas, ils l'attendirent, mornes, dans une telle souffrance de leur défaite, que leurs regards évitaient de se rencontrer, fixés obstinément sur le puits.

—Et la Maheude? demanda Étienne.

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