Skip to content

Chapitre 31

Chapitre 31

Émile Zola

Part 3 of 410 min6 words to learn

Tap any word to see its meaning, save it, or listen from that sentence.

Maheu, après l'avoir regardé, s'était remis en marche, pesamment, sans une parole. Ce fut la Maheude qui répondit.

—A la messe, monsieur le curé, pour quoi faire? Est-ce que le bon Dieu ne se moque pas de nous?… Tenez! qu'est-ce que lui a fait ma petite, qui est là, à trembler la fièvre? Nous n'avions pas assez de misère, n'est-ce pas? il fallait qu'il me la rendît malade, lorsque je ne puis seulement lui donner une tasse de tisane chaude.

Alors, debout, le prêtre parla longuement. Il exploitait la grève, cette misère affreuse, cette rancune exaspérée de la faim, avec l'ardeur d'un missionnaire qui prêche des sauvages, pour la gloire de sa religion. Il disait que l'Église était avec les pauvres, qu'elle ferait un jour triompher la justice, en appelant la colère de Dieu sur les iniquités des riches. Et ce jour luirait bientôt, car les riches avaient pris la place de Dieu, en étaient arrivés à gouverner sans Dieu, dans leur vol du pouvoir. Mais, si les ouvriers voulaient le juste partage des biens de la terre, ils devaient s'en remettre tout de suite aux mains des prêtres, comme à la mort de Jésus les petits et les humbles s'étaient groupés autour des apôtres. Quelle force aurait le pape, de quelle armée disposerait le clergé, lorsqu'il commanderait à la foule innombrable des travailleurs! En une semaine, on purgerait le monde des méchants, on chasserait les maîtres indignes, ce serait enfin le vrai règne de Dieu, chacun récompensé selon ses mérites, la loi du travail réglant le bonheur universel.

La Maheude, qui l'écoutait, croyait entendre Étienne, aux veillées de l'automne, lorsqu'il leur annonçait la fin de leurs maux. Seulement, elle s'était toujours méfiée des soutanes.

—C'est très bien, ce que vous racontez là, monsieur le curé, dit-elle. Mais c'est donc que vous ne vous accordez plus avec les bourgeois… Tous nos autres curés dînaient à la Direction, et nous menaçaient du diable, dès que nous demandions du pain.

Il recommença, il parla du déplorable malentendu entre l'Église et le peuple. Maintenant, en phrases voilées, il frappait sur les curés des villes, sur les évêques, sur le haut clergé, repu de jouissance, gorgé de domination, avec la bourgeoisie libérale, dans l'imbécillité de son aveuglement, sans voir que c'était cette bourgeoisie qui le dépossédait de l'empire du monde. La délivrance viendrait des prêtres de campagne, tous se lèveraient pour rétablir le royaume du Christ, avec l'aide des misérables; et il semblait être déjà à leur tête, il redressait sa taille osseuse, en chef de bande, en révolutionnaire de l'Évangile, les yeux emplis d'une telle lumière, qu'ils éclairaient la salle obscure. Cette ardente l'emportait en paroles , depuis longtemps les pauvres gens ne le comprenaient plus.

—Il n'y a pas besoin de tant de paroles, grogna brusquement Maheu, vous auriez mieux fait de commencer par nous apporter un pain.

—Venez dimanche à la messe, s'écria le prêtre, Dieu pourvoira à tout!

Et il s'en alla, il entra les Levaque à leur tour, si haut dans son rêve du triomphe final de l'Église, ayant pour les faits un tel dédain, qu'il courait ainsi les corons, sans aumônes, les mains vides au travers de cette armée mourante de faim, en pauvre diable lui-même qui regardait la souffrance comme l' du salut.

Maheu marchait toujours, on n'entendait que cet ébranlement régulier, dont les dalles tremblaient. Il y eut un bruit de poulie mangée de rouille, le vieux Bonnemort cracha dans la cheminée froide. Puis, la cadence des pas recommença. Alzire, assoupie par la fièvre, s'était mise à délirer à voix basse, riant, croyant qu'il faisait chaud et qu'elle jouait au soleil.

—Sacré bon sort! murmura la Maheude, après lui avoir touché les joues, la voilà qui brûle à présent… Je n'attends plus ce cochon, les brigands lui auront défendu de venir.

Elle parlait du docteur et de la Compagnie. Pourtant, elle eut une exclamation de joie, en voyant la porte s'ouvrir de nouveau. Mais ses bras retombèrent, elle resta toute droite, le visage sombre.

—Bonsoir, dit à demi-voix Étienne, lorsqu'il eut soigneusement refermé la porte.

Souvent, il arrivait ainsi, à la nuit noire. Les Maheu, dès le second jour, avaient appris sa retraite. Mais ils gardaient le secret, personne dans le coron ne savait au juste ce qu'était devenu le jeune homme. Cela l'entourait d'une légende. On continuait à croire en lui, des bruits mystérieux couraient: il allait reparaître avec une armée, avec des caisses pleines d'or; et c'était toujours l'attente religieuse d'un miracle, l'idéal réalisé, l'entrée brusque dans la cité de justice qu'il leur avait promise. Les uns disaient l'avoir vu au fond d'une calèche, en compagnie de trois messieurs, sur la route de Marchiennes; d'autres affirmaient qu'il était encore pour deux jours en Angleterre. A la longue, cependant, la méfiance commençait, des farceurs l'accusaient de se cacher dans une cave, où la Mouquette lui tenait chaud; car cette liaison connue lui avait fait du tort. C'était, au milieu de sa popularité, une lente désaffection, la sourde poussée des convaincus pris de désespoir, et dont le nombre, peu à peu, devait grossir.

—Quel chien de temps! ajouta-t-il. Et vous, rien de nouveau, toujours de pire en pire?… On m'a dit que le petit Négrel était parti en Belgique chercher des Borains. Ah! nom de Dieu, nous sommes fichus, si c'est vrai!

Un frisson l'avait saisi, en entrant dans cette pièce glacée et obscure, où ses yeux durent s'accoutumer pour voir les malheureux, qu'il y devinait, à un redoublement d'ombre. Il éprouvait cette répugnance, ce malaise de l'ouvrier sorti de sa classe, affiné par l'étude, travaillé par l'ambition. Quelle misère, et l'odeur, et les corps en tas, et la pitié affreuse qui le serrait à la gorge! Le spectacle de cette agonie le bouleversait à un tel point, qu'il cherchait des paroles, pour leur conseiller la soumission.

Mais, violemment, Maheu s'était planté devant lui, criant:

—Des Borains! ils n'oseront pas, les jean-foutre!… Qu'ils fassent donc descendre des Borains, s'ils veulent que nous démolissions les fosses!

Words in this part

Reading Blitz

How many words stuck?

A quick round on the 6 words from the parts you just read. Practice only, never ranked.

Start the Blitz
Up nextTodayBack to today’s plan