Skip to content

Chapitre 30

Chapitre 30

Émile Zola

Part 3 of 49 min6 words to learn

Tap any word to see its meaning, save it, or listen from that sentence.

Au commencement de la seconde semaine, l'enfant lui ayant dit que les gendarmes le croyaient passé en Belgique, Étienne osa sortir de son trou, dès la nuit tombée. Il désirait se rendre compte de la situation, voir si l'on devait s'entêter davantage. Lui, pensait la partie compromise; avant la grève, il doutait du résultat, il avait simplement cédé aux faits; et, maintenant, après s'être grisé de rébellion, il revenait à ce premier doute, désespérant de faire céder la Compagnie. Mais il ne se l'avouait pas encore, une angoisse le torturait, lorsqu'il songeait aux misères de la défaite, à toute cette lourde responsabilité de souffrance qui pèserait sur lui. La fin de la grève, n'était-ce pas la fin de son rôle, son ambition par terre, son existence retombant à l' de la mine et aux dégoûts du coron? Et, honnêtement, sans bas calculs de mensonge, il s'efforçait de retrouver sa foi, de se prouver que la résistance restait possible, que le capital allait se détruire lui-même, devant l'héroïque suicide du travail.

C'était en effet, dans le pays entier, un long de ruines. La nuit, lorsqu'il errait par la campagne noire, ainsi qu'un loup hors de son bois, il croyait entendre les effondrements des faillites, d'un bout de la plaine à l'autre. Il ne longeait plus, au bord des chemins, que des usines fermées, mortes, dont les bâtiments pourrissaient sous le ciel . Les sucreries surtout avaient souffert; la sucrerie Hoton, la sucrerie Fauvelle, après avoir réduit le nombre de leurs ouvriers, venaient de crouler tour à tour. A la minoterie Dutilleul, la dernière meule s'était arrêtée le deuxième samedi du mois, et la corderie Bleuze pour les câbles de mine se trouvait définitivement tuée par le chômage. Du côté de Marchiennes, la situation s'aggravait chaque jour: tous les feux éteints à la verrerie Gagebois, des renvois continuels aux ateliers de construction Sonneville, un seul des trois hauts fourneaux des Forges allumé, pas une batterie des fours à coke ne brûlant à l'horizon. La grève des charbonniers de Montsou, née de la crise industrielle qui empirait depuis deux ans, l'avait accrue, en précipitant la débâcle. Aux causes de souffrance, l'arrêt des commandes de l'Amérique, l'engorgement des capitaux immobilisés dans un excès de production, se joignait maintenant le manque imprévu de la houille, pour les quelques chaudières qui chauffaient encore; et, là, était l'agonie suprême, ce pain des machines que les puits ne fournissaient plus. Effrayée devant le malaise général, la Compagnie, en diminuant son extraction et en affamant ses mineurs, s'était fatalement trouvée, dès la fin de décembre, sans un morceau de charbon sur le carreau de ses fosses. Tout se tenait, le fléau soufflait de loin, une chute en entraînait une autre, les industries se culbutaient en s'écrasant, dans une série si rapide de catastrophes, que les retentissaient jusqu'au fond des cités voisines, Lille, Douai, Valenciennes, où des banquiers en fuite ruinaient des familles.

Souvent, au coude d'un chemin, Étienne s'arrêtait, dans la nuit glacée, pour écouter pleuvoir les décombres. Il respirait fortement les ténèbres, une joie du néant le prenait, un espoir que le jour se lèverait sur l'extermination du vieux monde, plus une fortune debout, le niveau égalitaire passé comme une faux, au ras du sol. Mais les fosses de la Compagnie surtout l'intéressaient, dans ce massacre. Il se remettait en marche, aveuglé d'ombre, il les visitait les unes après les autres, heureux quand il apprenait quelque nouveau dommage. Des éboulements continuaient à se produire, d'une gravité croissante, à mesure que l'abandon des voies se prolongeait. Au-dessus de la galerie nord de Mirou, l'affaissement du sol gagnait tellement, que la route de Joiselle, sur un parcours de cent mètres, s'était engloutie, comme dans la secousse d'un tremblement de terre; et la Compagnie, sans marchander, payait leurs champs disparus aux propriétaires, inquiète du bruit soulevé autour de ces accidents. Crèvecoeur et Madeleine, de roche très ébouleuse, se bouchaient de plus en plus. On parlait de deux porions ensevelis à la Victoire; un coup d'eau avait inondé Feutry-Cantel; il faudrait murailler un kilomètre de galerie à Saint-Thomas, où les bois, mal entretenus, cassaient de toutes parts. C'étaient ainsi, d'heure en heure, des frais énormes, des brèches ouvertes dans les dividendes des actionnaires, une rapide destruction des fosses, qui devait finir, à la longue, par manger les fameux deniers de Montsou, centuplés en un siècle.

Alors, devant ces coups répétés, l'espoir renaissait chez Étienne, il finissait par croire qu'un troisième mois de résistance achèverait le monstre, la bête lasse et repue, accroupie là-bas comme une idole, dans l'inconnu de son tabernacle. Il savait qu'à la suite des troubles de Montsou, une vive émotion s'était emparée des journaux de Paris, toute une violente entre les feuilles et les feuilles de l'opposition, des récits terrifiants, que l'on exploitait surtout contre l'Internationale, dont l'empire prenait peur, après l'avoir encouragée; et, la Régie n'osant plus faire la sourde oreille, deux des régisseurs avaient daigné venir pour une enquête, mais d'un air de regret, sans paraître s'inquiéter du dénouement, si désintéressés, que trois jours après ils étaient repartis, en déclarant que les choses allaient le mieux du monde. Pourtant, on lui affirmait d'autre part que ces messieurs, durant leur séjour, siégeaient en permanence, déployaient une activité fébrile, enfoncés dans des affaires dont personne autour d'eux ne soufflait mot. Et il les accusait de jouer la confiance, il arrivait à traiter leur départ de fuite affolée, certain maintenant du triomphe, puisque ces terribles hommes lâchaient tout.

Words in this part

Reading Blitz

How many words stuck?

A quick round on the 6 words from the parts you just read. Practice only, never ranked.

Start the Blitz
Up nextTodayBack to today’s plan