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Chapitre 10

Chapitre 10

Émile Zola

Part 3 of 311 min6 words to learn

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Il l'empoigna de nouveau, et cette fois ne la lâcha plus. Toujours le bain finissait ainsi, elle le à le frotter si fort, puis à lui passer partout des linges, qui lui chatouillaient les poils des bras et de la poitrine. D'ailleurs, c'était également chez les camarades du coron l'heure des bêtises, où l'on plantait plus d'enfants qu'on n'en voulait. La nuit, on avait sur le dos la famille. Il la poussait vers la table, en brave homme qui jouit du seul bon moment de la journée, appelant ça prendre son dessert, et un dessert qui ne coûtait rien. Elle, avec sa taille et sa gorge roulantes, se débattait un peu, pour rire.

—Es-tu bête, mon Dieu! es-tu bête!… Et Estelle qui nous regarde! attends que je lui tourne la tête.

—Ah! ouiche! à trois mois, est-ce que ça comprend?

Lorsqu'il se fut relevé, Maheu passa simplement une culotte sèche. Son plaisir, quand il était propre et qu'il avait rigolé avec sa femme, était de rester un moment le torse nu. Sur sa peau blanche, d'une blancheur de fille anémique, les éraflures, les entailles du charbon, laissaient des tatouages, des «greffes», comme disent les mineurs; et il s'en montrait fier, il étalait ses gros bras, sa poitrine large, d'un luisant de marbre veiné de bleu. En été, tous les mineurs se mettaient ainsi sur les portes. Il y alla même un instant, malgré le temps humide, cria un mot salé à un camarade, le poitrail également nu, au-delà des jardins. D'autres parurent. Et les enfants, qui traînaient sur les trottoirs, levaient la tête, riaient eux aussi à la joie de toute cette chair lasse de travailleurs, mise au grand air.

En buvant son café, sans passer encore une chemise, Maheu conta à sa femme la colère de l'ingénieur, pour le boisage. Il était calmé, détendu, et il écouta avec un hochement d'approbation les sages conseils de la Maheude, qui montrait un grand bon sens dans ces affaires-là. Toujours elle lui répétait qu'on ne gagnait rien à contre la Compagnie. Elle lui parla ensuite de la visite de madame Hennebeau. Sans le dire, tous deux en étaient fiers.

—Est-ce qu'on peut descendre? demanda Catherine du haut de l'escalier.

—Oui, oui, ton père se sèche.

La jeune fille avait sa robe des dimanches, une vieille robe de popeline gros bleu, pâlie et usée déjà dans les plis. Elle était coiffée d'un bonnet de tulle noire, tout simple.

—Tiens! tu t'es habillée… Où vas-tu donc?

—Je vais à Montsou acheter un ruban pour mon bonnet… J'ai retiré le vieux, il était trop sale.

—Tu as donc de l'argent, toi?

—Non, c'est Mouquette qui a promis de me prêter dix sous.

La mère la laissa partir. Mais, à la porte, elle la rappela.

—Écoute, ne va pas l'acheter chez Maigrat, ton ruban… il te volerait et il croirait que nous roulons sur l'or.

Le père, qui s'était accroupi devant le feu, pour sécher plus vite sa nuque et ses aisselles, se contenta d'ajouter:

—Tâche de ne pas traîner la nuit sur les routes.

Maheu, l'après-midi, travailla dans son jardin. Déjà il y avait semé des pommes de terre, des haricots, des pois; et il tenait en jauge, depuis la veille, du plant de choux et de laitue, qu'il se mit à repiquer. Ce coin de jardin les fournissait de légumes, sauf de pommes de terre, dont ils n'avaient jamais assez. Du reste, lui s'entendait très bien à la culture et obtenait même des artichauts, ce qui était traité de pose par les voisins. Comme il préparait sa planche, Levaque justement vint fumer une pipe dans son carré à lui, en regardant des romaines que Bouteloup avait plantées le matin; car, sans le courage du logeur à bêcher, il n'aurait guère poussé là que des orties. Et la conversation s'engagea par-dessus le treillage. Levaque, et excité d'avoir tapé sur sa femme, tâcha vainement d'entraîner Maheu chez Rasseneur. Voyons, est-ce qu'une chope l'effrayait? On ferait une partie de quilles, on flânerait un instant avec les camarades, puis on rentrerait dîner. C'était la vie, après la sortie de la fosse. Sans doute il n'y avait pas de mal à cela, mais Maheu s'entêtait: s'il ne repiquait pas ses laitues, elles seraient fanées le lendemain. Au fond, il refusait par sagesse, ne voulant point demander un liard à sa femme sur le reste des cent sous.

Cinq heures sonnaient, lorsque la Pierronne vint savoir si c'était avec Jeanlin que sa Lydie avait filé. Levaque répondit que ça devait être quelque chose comme ça, car Bébert, lui aussi, avait disparu; et ces galopins gourgandinaient toujours ensemble. Quand Maheu les eut tranquillisés, en parlant de la salade de pissenlits, lui et le camarade se mirent à attaquer la jeune femme, avec une de bons diables. Elle s'en fâchait, mais ne s'en allait pas, chatouillée au fond par les gros mots, qui la faisaient crier, les mains au ventre. Il arriva à son secours une femme maigre, dont la colère bégayante ressemblait à un gloussement de poule. D'autres, au loin, sur les portes, s'effarouchaient de confiance. Maintenant, l'école était fermée, toute la marmaille traînait, c'était un de petits êtres piaulant, se roulant, se battant; tandis que les pères, qui n'étaient pas à l'estaminet, restaient par groupes de trois ou quatre, accroupis sur leurs talons comme au fond de la mine, fumant des pipes avec des paroles rares, à l'abri d'un mur. La Pierronne partit furieuse, lorsque Levaque voulut tâter si elle avait la cuisse ferme; et il se décida lui-même à se rendre seul chez Rasseneur, pendant que Maheu plantait toujours.

Le jour baissa brusquement, la Maheude alluma la lampe, irritée de ce que ni la fille ni les garçons ne rentraient. Elle l'aurait parié: jamais on ne parvenait à faire ensemble l'unique repas où l'on aurait pu être tous autour de la table. Puis, c'était la salade de pissenlits qu'elle attendait. Qu'est-ce qu'il pouvait cueillir à cette heure, dans ce noir de four, le bougre d'enfant! Une salade accompagnerait si bien la ratatouille qu'elle laissait mijoter sur le feu, des pommes de terre, des poireaux, de l'oseille, fricassés avec de l'oignon frit! La maison entière le sentait, l'oignon frit, cette bonne odeur qui rancit vite et qui pénètre les briques des corons d'un empoisonnement tel, qu'on les flaire de loin dans la campagne, à ce violent fumet de cuisine pauvre.

Maheu, quand il quitta le jardin, à la nuit tombée, s'assoupit tout de suite sur une chaise, la tête contre la muraille. Dès qu'il s'asseyait, le soir, il dormait. Le coucou sonnait sept heures, Henri et Lénore venaient de casser une assiette en s'obstinant à aider Alzire, qui mettait le couvert, lorsque le père Bonnemort rentra le premier, pressé de dîner et de retourner à la fosse. Alors, la Maheude réveilla Maheu.

—Mangeons, tant pis!… Ils sont assez grands pour retrouver la maison. L'embêtant, c'est la salade!

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