Aller au contenu

Chapitre 17

Chapitre 17

Émile Zola

Partie 3 sur 59 min6 mots à apprendre

Touchez un mot pour voir son sens, l’enregistrer ou écouter à partir de cette phrase.

Justement, Paul Négrel débarquait à Montsou. Sa mère, veuve d'un capitaine provençal, vivant à Avignon d'une maigre , avait dû se contenter de pain et d'eau pour le pousser jusqu'à l'École polytechnique. Il en était sorti dans un mauvais rang, et son oncle, M. Hennebeau, venait de lui faire donner sa , en offrant de le prendre comme ingénieur, au Voreux. Dès lors, traité en enfant de la maison, il y eut même sa chambre, y mangea, y vécut, ce qui lui permettait d'envoyer à sa mère la moitié de ses appointements de trois mille francs. Pour déguiser ce , M. Hennebeau parlait de l'embarras où était un jeune homme, obligé de se monter un ménage, dans un des petits chalets réservés aux ingénieurs des fosses. madame Hennebeau, tout de suite, avait pris un rôle de bonne tante, tutoyant son neveu, veillant à son bien-être. Les premiers mois surtout, elle montra une maternité débordante de conseils, aux moindres sujets. Mais elle restait femme pourtant, elle glissait à des confidences personnelles. Ce garçon si jeune et si pratique, d'une intelligence sans , professant sur l'amour des théories de philosophe, l'amusait, grâce à la de son pessimisme, dont s'aiguisait sa face mince, au nez pointu. Naturellement, un soir, il se trouva dans ses bras; et elle parut se livrer par bonté, tout en lui disant qu'elle n'avait plus de coeur et qu'elle voulait être uniquement son amie. En effet, elle ne fut pas jalouse, elle le plaisantait sur les herscheuses qu'il déclarait abominables, le boudait presque, parce qu'il n'avait pas des farces de jeune homme à lui conter. Puis, l'idée de le marier la passionna, elle rêva de se dévouer, de le donner elle-même à une fille riche. Leurs rapports continuaient, un joujou de récréation, où elle mettait ses tendresses dernières de femme oisive et finie.

Deux ans s'étaient écoulés. Une nuit, M. Hennebeau, en entendant des pieds nus frôler sa porte, eut un soupçon. Mais cette nouvelle aventure le révoltait, chez lui, dans sa demeure, entre cette mère et ce fils! Et, du reste, le lendemain, sa femme lui parla précisément du choix qu'elle avait fait de Cécile Grégoire pour leur neveu. Elle s'employait à ce mariage avec une telle ardeur, qu'il rougit de son imagination monstrueuse. Il garda simplement au jeune homme une reconnaissance de ce que la maison, depuis son arrivée, était moins triste.

Comme il descendait du cabinet de toilette, M. Hennebeau trouva justement, dans le vestibule, Paul qui rentrait. Celui-ci avait l'air tout amusé par cette histoire de grève.

—Eh bien? lui demanda son oncle.

—Eh bien, j'ai fait le tour des corons. Ils paraissent très sages, là-dedans… Je crois seulement qu'ils vont t'envoyer des délégués.

Mais, à ce moment, la voix de madame Hennebeau appela, du premier étage.

—C'est toi, Paul?… Monte donc me donner des nouvelles. Sont-ils drôles de faire les méchants, ces gens qui sont si heureux!

Et le directeur dut renoncer à en savoir davantage, puisque sa femme lui prenait son messager. Il revint s'asseoir devant son bureau, sur lequel s'était amassé un nouveau paquet de dépêches.

A onze heures, lorsque les Grégoire arrivèrent, ils s'étonnèrent qu'Hippolyte, le valet de chambre, posé en sentinelle, les bousculât pour les introduire, après avoir jeté des regards inquiets aux deux bouts de la route. Les rideaux du salon étaient fermés, on les fit passer directement dans le cabinet de travail, où M. Hennebeau s'excusa de les recevoir ainsi; mais le salon donnait sur le pavé, et il était inutile d'avoir l'air de provoquer les gens.

—Comment! vous ne savez pas? continua-t-il, en voyant leur surprise.

M. Grégoire, quand il apprit que la grève avait enfin éclaté, haussa les épaules de son air placide. Bah! ce ne serait rien, la population était honnête. D'un hochement du menton, madame Grégoire approuvait sa confiance dans la résignation séculaire des charbonniers; tandis que Cécile, très gaie ce jour-là, belle de santé dans une toilette de drap capucine, souriait à ce mot de grève, qui lui rappelait des visites et des distributions d'aumônes dans les corons.

Mais madame Hennebeau, suivie de Négrel, parut, toute en soie noire.

—Hein! est-ce ennuyeux! cria-t-elle dès la porte. Comme s'ils n'auraient pas dû attendre, ces hommes!… Vous savez que Paul refuse de nous conduire à Saint-Thomas.

—Nous resterons ici, dit obligeamment M. Grégoire. Ce sera tout plaisir.

Paul s'était contenté de saluer Cécile et sa mère. Fâchée de ce peu d', sa tante le lança d'un coup d'oeil sur la jeune fille; et, quand elle les entendit rire ensemble, elle les enveloppa d'un regard maternel.

Cependant, M. Hennebeau acheva de lire les dépêches et rédigea quelques réponses. On causait près de lui, sa femme expliquait qu'elle ne s'était pas occupée de ce cabinet de travail, qui avait en effet gardé son ancien papier rouge déteint, ses lourds meubles d'acajou, ses cartonniers éraflés par l'usage. Trois quarts d'heure se passèrent, on allait se mettre à table, lorsque le valet de chambre annonça M. Deneulin. Celui-ci, l'air excité, entra et s'inclina devant madame Hennebeau.

—Tiens! vous voilà? dit-il en apercevant les Grégoire.

Et, vivement, il s'adressa au directeur.

—Ça y est donc? Je viens de l'apprendre par mon ingénieur… Chez moi, tous les hommes sont descendus, ce matin. Mais ça peut gagner. Je ne suis pas tranquille… Voyons, où en êtes-vous?

Il accourait à cheval, et son inquiétude se trahissait dans son verbe haut et son geste cassant, qui le faisaient ressembler à un officier de cavalerie en retraite.

M. Hennebeau commençait à le renseigner sur la situation exacte, lorsque Hippolyte ouvrit la porte de la salle à manger. Alors, il s'interrompit pour dire:

—Déjeunez avec nous. Je vous continuerai ça au dessert.

—Oui, comme il vous plaira, répondit Deneulin, si plein de son idée, qu'il acceptait sans autres façons.

Mots de cette partie

Blitz lecture

Combien de mots avez-vous retenus ?

Un tour rapide sur les 6 mots des parties que vous venez de lire. Entraînement uniquement, jamais classé.

Lancer le Blitz
À suivreAujourd’huiRetour au plan du jour