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Mr. Fogg n'avait donc pas à sortir, et il ne sortit pas. Il demeura dans sa chambre et mit ordre à ses affaires. Passepartout ne cessa de monter et de descendre l'escalier de la maison de Saville-row. Les heures ne marchaient pas pour ce pauvre garçon. Il écoutait à la porte de la chambre de son maître, et, ce faisant, il ne pensait pas commettre la moindre ! Il regardait par le trou de la serrure, et il s'imaginait avoir ce droit! Passepartout redoutait à chaque instant quelque catastrophe. Parfois, il songeait à Fix, mais un s'était fait dans son esprit. Il n'en voulait plus à l'inspecteur de police. Fix s'était trompé comme tout le monde à l'égard de Phileas Fogg, et, en le filant, en l'arrêtant, il n'avait fait que son devoir, tandis que lui... Cette pensée l'accablait, et il se tenait pour le dernier des misérables.
Quand, enfin, Passepartout se trouvait trop malheureux d'être seul, il frappait à la porte de Mrs. Aouda, il entrait dans sa chambre, il s'asseyait dans un coin sans mot dire, et il regardait la jeune femme, toujours pensive.
Il avait trouvé une note de la Compagnie du gaz. (Page 206.)
Vers sept heures et demie du soir, Mr. Fogg fit demander à Mrs. Aouda si elle pouvait le recevoir, et quelques instants après, la jeune femme et lui étaient seuls dans cette chambre.
Phileas Fogg prit une chaise et s'assit près de la cheminée, en face de Mrs. Aouda. Son visage ne reflétait aucune émotion. Le Fogg du retour était exactement le Fogg du départ. Même calme, même impassibilité.
Il resta sans parler pendant cinq minutes. Puis, levant les yeux sur Mrs. Aouda:
«Madame, dit-il, me pardonnerez-vous de vous avoir amenée en Angleterre?
Les cheveux en désordre, sans chapeau, courant, courant... (Page 214.)
—Moi, monsieur Fogg!... répondit Mrs. Aouda, en comprimant les battements de son cœur.
—Veuillez me permettre d'achever, reprit Mr. Fogg. Lorsque j'ai eu la pensée de vous entraîner loin de cette contrée, devenue si dangereuse pour vous, j'étais riche, et je comptais mettre une partie de ma fortune à votre disposition. Votre existence eût été heureuse et libre. Maintenant, je suis ruiné.
—Je le sais, monsieur Fogg, répondit la jeune femme, et je vous demanderai à mon tour: Me pardonnerez-vous de vous avoir suivi, et—qui sait?—d'avoir peut-être, en vous retardant, contribué à votre ruine?
—Madame, vous ne pouviez rester dans l'Inde, et votre salut n'était assuré que si vous vous éloigniez assez pour que ces fanatiques ne pussent vous reprendre.
—Ainsi, monsieur Fogg, reprit Mrs. Aouda, non content de m'arracher à une mort horrible, vous vous croyiez encore obligé d'assurer ma position à l'étranger?
—Oui, madame, répondit Fogg, mais les événements ont tourné contre moi. Cependant, du peu qui me reste, je vous demande la permission de disposer en votre faveur.
—Mais, vous, monsieur Fogg, que deviendrez-vous? demanda Mrs. Aouda.
—Moi, madame, répondit froidement le gentleman, je n'ai besoin de rien.
—Mais comment, monsieur, envisagez-vous donc le sort qui vous attend?
—Comme il convient de le faire, répondit Mr. Fogg.
—En tout cas, reprit Mrs. Aouda, la misère ne saurait atteindre un homme tel que vous. Vos amis...
—Je n'ai point d'amis, madame.
—Vos parents....
—Je n'ai plus de parents.
—Je vous plains alors, monsieur Fogg, car l'isolement est une triste chose. Quoi! pas un cœur pour y verser vos peines. On dit cependant qu'à deux la misère elle-même est supportable encore!
—On le dit, madame.
—Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva et tendit sa main au gentleman, voulez-vous à la fois d'une parente et d'une amie? Voulez-vous de moi pour votre femme?»
Mr. Fogg, à cette parole, s'était levé à son tour. Il y avait comme un reflet dans ses yeux, comme un sur ses lèvres. Mrs. Aouda le regardait. La sincérité, la droiture, la fermeté et la douceur de ce beau regard d'une noble femme qui ose tout pour sauver celui auquel elle doit tout, l'étonnèrent d'abord, puis le pénétrèrent. Il ferma les yeux un instant, comme pour éviter que ce regard ne s'enfonçât plus avant... Quand il les rouvrit:
«Je vous aime! dit-il simplement. Oui, en vérité, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je vous aime, et je suis tout à vous!
—Ah!...» s'écria Mrs. Aouda, en portant la main à son cœur.
Passepartout fut sonné. Il arriva aussitôt. Mr. Fogg tenait encore dans sa main la main de Mrs. Aouda. Passepartout comprit, et sa large face rayonna comme le soleil au zénith des régions tropicales.
Mr. Fogg lui demanda s'il ne serait pas trop tard pour aller prévenir le révérend Samuel Wilson, de la paroisse de Mary-le-Bone.
Passepartout sourit de son meilleur sourire.
«Jamais trop tard,» dit-il.
Il n'était que huit heures cinq.
«Ce serait pour demain, lundi! dit-il.
—Pour demain lundi? demanda Mr. Fogg en regardant la jeune femme.
—Pour demain lundi!» répondit Mrs. Aouda.
Passepartout sortit, tout courant.
