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Chapitre 36

Chapitre 36

Émile Zola

Parte 4 de 411 min6 palabras para aprender

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A la même heure, Étienne, qui ne dormait pas, s'inquiéta d'un bruit léger, dans l'épaisse nuit de la chambre. Il distinguait le petit souffle des enfants, les ronflements de Bonnemort et de la Maheude; tandis que, près de lui, Jeanlin sifflait une note prolongée de flûte. Sans doute, il avait rêvé, et il se renfonçait, lorsque le bruit recommença. C'était un craquement de paillasse, l'effort étouffé d'une personne qui se lève. Alors, il s'imagina que Catherine se trouvait .

—Dis, c'est toi? qu'est-ce que tu as? demanda-t-il à voix basse.

Personne ne répondit, seuls les ronflements des autres continuaient. Pendant cinq minutes, rien ne bougea. Puis, il y eut un nouveau craquement. Et, certain cette fois de ne pas s'être trompé, il traversa la chambre, il envoya les mains dans les ténèbres, pour tâter le lit d'en face. Sa surprise fut grande, en y rencontrant la jeune fille assise, l'haleine suspendue, éveillée et aux aguets.

—Eh bien! pourquoi ne réponds-tu pas? qu'est-ce que tu fais donc?

Elle finit par dire:

—Je me lève.

—A cette heure, tu te lèves?

—Oui, je retourne travailler à la fosse.

Très ému, Étienne dut s'asseoir au bord de la paillasse, pendant que Catherine lui expliquait ses raisons. Elle souffrait trop de vivre ainsi, , en sentant peser sur elle de continuels regards de reproche; elle aimait mieux courir le risque d'être bousculée là-bas par Chaval; et, si sa mère refusait son argent, quand elle le lui apporterait, eh bien! elle était assez grande pour se mettre à part et faire elle-même sa soupe.

—Va-t'en, je vais m'habiller. Et ne dis rien, n'est-ce pas? si tu veux être gentil.

Mais il demeurait près d'elle, il l'avait prise à la taille, dans une caresse de chagrin et de pitié. En chemise, serrés l'un contre l'autre, ils sentaient la chaleur de leur peau nue, au bord de cette couche, tiède du sommeil de la nuit. Elle, d'un premier mouvement, avait essayé de se dégager; puis, elle s'était mise à pleurer tout bas, en le prenant à son tour par le cou, pour le garder contre elle, dans une étreinte désespérée. Et ils restaient sans autre désir, avec le passé de leurs amours malheureuses, qu'ils n'avaient pu satisfaire. Était-ce donc à jamais fini? n'oseraient-ils s'aimer un jour, maintenant qu'ils étaient libres? Il n'aurait fallu qu'un peu de bonheur, pour leur honte, ce malaise qui les empêchait d'aller ensemble, à cause de toutes sortes d'idées, où ils ne lisaient pas clairement eux-mêmes.

—Recouche-toi, murmura-t-elle. Je ne veux pas allumer, ça réveillerait maman… Il est l'heure, laisse-moi.

Il n'écoutait point, il la pressait éperdument, le coeur noyé d'une tristesse immense. Un besoin de paix, un invincible besoin d'être heureux l'envahissait; et il se voyait marié, dans une petite maison propre, sans autre ambition que de vivre et de mourir là, tous les deux. Du pain le contenterait; même s'il n'y en avait que pour un, le morceau serait pour elle. A quoi bon autre chose? est-ce que la vie valait davantage?

Elle, cependant, dénouait ses bras nus.

—Je t'en prie, laisse.

Alors, dans un élan de son coeur, il lui dit à l'oreille:

—Attends, je vais avec toi.

Et lui-même s'étonna d'avoir dit cette chose. Il avait juré de ne pas redescendre, d'où venait donc cette décision brusque, sortie de ses lèvres, sans qu'il y eût songé, sans qu'il l'eût discutée un instant? Maintenant, c'était en lui un tel calme, une guérison si complète de ses doutes, qu'il s'entêtait, en homme sauvé par le hasard, et qui avait trouvé enfin l'unique porte à son tourment. Aussi refusa-t-il de l'entendre, lorsqu'elle s'alarma, comprenant qu'il pour elle, les mauvaises paroles dont on l'accueillerait à la fosse. Il se moquait de tout, les affiches promettaient le pardon, et cela suffisait.

—Je veux travailler, c'est mon idée… Habillons-nous et ne faisons pas de bruit.

Ils s'habillèrent dans les ténèbres, avec mille précautions. Elle, secrètement, avait préparé la veille ses vêtements de mineur; lui, dans l'armoire, prit une veste et une culotte; et ils ne se lavèrent pas, par crainte de remuer la terrine. Tous dormaient, mais il fallait traverser le couloir étroit, où couchait la mère. Quand ils partirent, le malheur voulut qu'ils butèrent contre une chaise. Elle s'éveilla, elle demanda, dans l' du sommeil:

—Hein? qui est-ce?

Catherine, tremblante, s'était arrêtée, en serrant violemment la main d'Étienne.

—C'est moi, ne vous inquiétez pas, dit celui-ci. J'étouffe, je sors respirer un peu.

—Bon, bon.

Et la Maheude se rendormit. Catherine n'osait plus bouger. Enfin, elle descendit dans la salle, elle partagea une tartine qu'elle avait réservée sur un pain, donné par une dame de Montsou. Puis, doucement, ils refermèrent la porte, ils s'en allèrent.

Souvarine était demeuré debout, près de l'Avantage, à l'angle de la route. Depuis une demi-heure, il regardait les charbonniers qui retournaient au travail, confus dans l'ombre, passant avec leur sourd piétinement de troupeau. Il les comptait, comme les bouchers comptent les bêtes, à l'entrée de l'abattoir; et il était surpris de leur nombre, il ne prévoyait pas, même dans son pessimisme, que ce nombre de lâches pût être si grand. La queue s'allongeait toujours, il se raidissait, très froid, les dents serrées, les yeux clairs.

Mais il tressaillit. Parmi ces hommes qui défilaient, et dont il ne distinguait pas les visages, il venait pourtant d'en reconnaître un, à sa démarche. Il s'avança, il l'arrêta.

—Où vas-tu?

Étienne, saisi, au lieu de répondre, balbutiait.

—Tiens! tu n'es pas encore parti!

Puis, il avoua, il retournait à la fosse. Sans doute, il avait juré; seulement, ce n'était pas une existence, d'attendre les bras croisés des choses qui arriveraient dans cent ans peut-être; et, d'ailleurs, des raisons à lui le décidaient.

Souvarine l'avait écouté, frémissant. Il l'empoigna par une épaule, il le rejeta vers le coron.

—Rentre chez toi, je le veux, entends-tu!

Mais, Catherine s'étant approchée, il la reconnut, elle aussi. Étienne protestait, déclarait qu'il ne laissait à personne le soin de juger sa conduite. Et les yeux du machineur allèrent de la jeune fille au camarade; tandis qu'il reculait d'un pas, avec un geste de brusque abandon. Quand il y avait une femme dans le coeur d'un homme, l'homme était fini, il pouvait mourir. Peut-être revit-il, en une vision rapide, là-bas, à Moscou, sa maîtresse pendue, ce dernier lien de sa chair coupé, qui l'avait rendu libre de la vie des autres et de la sienne. Il dit simplement:

—Va.

Gêné, Étienne s'attardait, cherchait une parole de bonne amitié, pour ne pas se séparer ainsi.

—Alors, tu pars toujours?

—Oui.

—Eh bien! donne-moi la main, mon vieux. Bon voyage et sans rancune.

L'autre lui tendit une main glacée. Ni ami, ni femme.

—Adieu pour tout de bon, cette fois.

—Oui, adieu.

Et Souvarine, immobile dans les ténèbres, suivit du regard Étienne et Catherine, qui entraient au Voreux.

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