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Chapitre 15

Chapitre 15

Émile Zola

Parte 1 de 48 min6 palabras para aprender

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—Écoute, dit la Maheude à son homme, puisque tu vas à Montsou pour la paie, rapporte-moi donc une livre de café et un kilo de sucre.

Il recousait un de ses souliers, afin d' le raccommodage.

—Bon! murmura-t-il, sans lâcher sa besogne.

—Je te chargerais bien de passer aussi chez le boucher… Un morceau de veau, hein? il y a si longtemps qu'on n'en a pas vu.

Cette fois, il leva la tête.

—Tu crois donc que j'ai à toucher des mille et des cents… La quinzaine est trop maigre, avec leur sacrée idée d'arrêter constamment le travail.

Tous deux se turent. C'était après le déjeuner, un samedi de la fin d'octobre. La Compagnie, sous le prétexte du dérangement causé par la paie, avait encore, ce jour-là, l'extraction, dans toutes ses fosses. Saisie de panique devant la crise industrielle qui s'aggravait, ne voulant pas augmenter son stock déjà lourd, elle profitait des moindres prétextes pour forcer ses dix mille ouvriers au chômage.

—Tu sais qu'Étienne t'attend chez Rasseneur, reprit la Maheude. Emmène-le, il sera plus malin que toi pour se débrouiller, si l'on ne vous comptait pas vos heures.

Maheu approuva de la tête.

—Et cause donc à ces messieurs de l'affaire de ton père. Le médecin s'entend avec la Direction… N'est-ce pas? vieux, que le médecin se trompe, que vous pouvez encore travailler?

Depuis dix jours, le père Bonnemort, les pattes comme il disait, restait cloué sur une chaise. Elle dut répéter sa question, et il grogna:

—Bien sûr que je travaillerai. On n'est pas fini parce qu'on a mal aux jambes. Tout ça, c'est des histoires qu'ils inventent pour ne pas me donner la pension de cent quatre-vingts francs.

La Maheude songeait aux quarante sous du vieux, qu'il ne lui rapporterait peut-être jamais plus, et elle eut un cri d'angoisse.

—Mon Dieu! nous serons bientôt tous morts, si ça continue.

—Quand on est mort, dit Maheu, on n'a plus faim.

Il ajouta des clous à ses souliers et se décida à partir. Le coron des Deux-Cent-Quarante ne devait être payé que vers quatre heures. Aussi les hommes ne se pressaient-ils pas, s'attardant, filant un à un, poursuivis par les femmes qui les suppliaient de revenir tout de suite. Beaucoup leur donnaient des commissions, pour les empêcher de s'oublier dans les estaminets.

Chez Rasseneur, Étienne était venu aux nouvelles. Des bruits inquiétants couraient, on disait la Compagnie de plus en plus mécontente des boisages. Elle accablait les ouvriers d'amendes, un conflit paraissait fatal. Du reste, ce n'était là que la querelle avouée, il y avait dessous toute une complication, des causes secrètes et graves.

Justement, lorsque Étienne arriva, un camarade qui buvait une chope, au retour de Montsou, racontait qu'une affiche était collée chez le caissier; mais il ne savait pas bien ce qu'on lisait sur cette affiche. Un second entra, puis un troisième; et chacun apportait une histoire différente. Il semblait certain, cependant, que la Compagnie avait pris une résolution.

—Qu'est-ce que tu en dis, toi? demanda Étienne, en s'asseyant près de Souvarine, à une table, où, pour unique consommation, se trouvait un paquet de tabac.

Le machineur ne se pressa point, acheva de rouler une cigarette.

—Je dis que c'était facile à prévoir. Ils vont vous pousser à bout.

Lui seul avait l'intelligence assez pour analyser la situation. Il l'expliquait de son air tranquille. La Compagnie, atteinte par la crise, était bien forcée de réduire ses frais, si elle ne voulait pas ; et, naturellement, ce seraient les ouvriers qui devraient se serrer le ventre, elle rognerait leurs salaires, en inventant un prétexte quelconque. Depuis deux mois, la houille restait sur le carreau de ses fosses, presque toutes les usines chômaient. Comme elle n'osait chômer aussi, effrayée devant l'inaction ruineuse du matériel, elle rêvait un moyen terme, peut-être une grève, d'où son peuple de mineurs sortirait dompté et moins payé. Enfin, la nouvelle caisse de prévoyance l'inquiétait, devenait une menace pour l'avenir, tandis qu'une grève l'en débarrasserait, en la vidant, lorsqu'elle était peu garnie encore.

Rasseneur s'était assis près d'Étienne, et tous deux écoutaient d'un air consterné. On pouvait causer à voix haute, il n'y avait plus là que madame Rasseneur, assise au comptoir.

—Quelle idée! murmura le cabaretier. Pourquoi tout ça? La Compagnie n'a aucun intérêt à une grève, et les ouvriers non plus. Le mieux est de s'entendre.

C'était fort sage. Il se montrait toujours pour les revendications raisonnables. Même, depuis la rapide popularité de son ancien locataire, il ce système du progrès possible, disant qu'on n'obtenait rien, lorsqu'on voulait tout avoir d'un coup. Dans sa bonhomie d'homme gras, nourri de bière, montait une jalousie secrète, aggravée par la désertion de son débit, où les ouvriers du Voreux entraient moins boire et l'écouter; et il en arrivait ainsi parfois à défendre la Compagnie, oubliant sa rancune d'ancien mineur congédié.

—Alors, tu es contre la grève? cria madame Rasseneur, sans quitter le comptoir.

Et, comme il répondait oui, énergiquement, elle le fit taire.

—Tiens! tu n'as pas de coeur, laisse parler ces messieurs!

Étienne songeait, les yeux sur la chope qu'elle lui avait servie. Enfin, il leva la tête.

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